10 octobre 2009
LANDLORD # RÉSUMÉ
SI VOUS AVEZ RATÉ LE DÉBUT .....
CLIC SUR LE TEXTE POUR LE VOIR EN GRAND
14 septembre 2009
LANDLORD ......LE RETOUR .....
Il est grand temps de retrouver les aventures de Thomas Le futur Landlord
de l'ile de Gleymore ( à condition de tenir les 30 premiers jours sur la dîte
ile ) et c'est pas simple ......... de nuit comme de jour .....
Bonne lecture !!
02 mai 2009
LANDLORD # 69


69. Année erratique.
Quelle est la différence entre un pigeon ? Qui perd perd, Coluche
— Nous n’allons pas au château ? cria Thomas pour couvrir le bruit de l’engin.
— Moi si. Mais vous, je dois vous déposer à votre rendez-vous, il est presque la demie.
— C’est encore loin ?
La Karo freina en vibrant. Baldred souleva le cockpit et l’aida à descendre. Il
constata qu’ils étaient au milieu de rien.
— Vous êtes sûr ? Je ne vois pas ce qui distingue cet endroit de n’importe quel autre.
Et je ne vois pas Brodie.
— Nous autres, secrétaires-chauffeurs-hommes-de-main-valets-de-pied-souffredouleur-
faire-valoir, avons nos trucs et astuces que nous ne pouvons, par serment,
divulguer. Vous voyez ce muret un peu éboulé, non ? Vous passez par là et vous
descendez tout droit.
— Vous savez, je ne suis pas très sûr de pouvoir être habile... Vous ne voulez pas venir
avec moi ?
— Le pigeon de Brodie était un Boulant de Norwich, le message disait seul, on ne
discute pas avec un Boulant de Norwich.
— Ah bon ? Et le mien de pigeon, c’était quoi ?
— Un Tambour d’Altenbourg. Tenace, entêté, il roucoule comme un tracteur au
ralenti. Brodie vous indiquera le chemin du retour.
— Quelle est la différence entre un Boulant et un Tambour ?
— Ah. Fondamentalement un boulant est un pigeon qui... Thomas ! Vous n’êtes pas
en train de gagner du temps ?!
— Moi ? Pas du tout, ça me passionne, les pigeons, toutes ces plumes, quand on y
pense... Attendez ! Et s’il m’arrivait quelque chose ? Si je ne rentrais pas ?
— Bon, écoutez, répondit le secrétaire-chauffeur en faisant rugir le moteur, si vous ne
rentrez pas, n’ayez aucune inquiétude, je m’occupe des chambrières...
Et la Karo s’éloigna en pétaradant, laissant un sillage de fumée bleutée.
Thomas haussa les épaules. Peu importait où il se trouvait puisqu’il était partout chez
lui. C’était aux autres de s’inquiéter et de se débrouiller pour le retrouver. Il escalada
le muret et commença sa promenade, les mains dans les poches, ses doigts jouant avec
la pièce de MacMillan. Le vent sentait l’herbe et la mer. La pluie tombait plus à
gauche mais, au-dessus de lui, c’était encore calme.
Il décida de descendre jusqu’à la mer. Le souvenir de Betty Burke flottait
autour de lui. Drôle de fille. En était-il am... Oui, inutile de se le cacher. Il en
reconnaissait tous les signes, et elle avait organisé une rencontre le lendemain...
Demain. Il assista un instant à la lutte aérienne du Demain de Betty contre le
Demain de MacForthy. Bon. Léger avantage à Betty.
— Sir Thomas ? Je suis heureux de constater que vous avez bien reçu mon pigeon.
— Un pigeon MacMillan ne tombe jamais en panne, surtout
quand c’est un Boulant de Norwich. Bonjour Révérend.
Il vit à l’air un peu effaré de Brodie que sa réponse l’avait surpris et qu’il le
regardait d’un air moins moqueur. Avait-il été habile à son insu ?
— Mais certainement, encore qu’il soit un peu difficile de rencontrer MacMillan...
Tous les voyants repassèrent au rouge. Brodie avait accusé le coup, mais sa
réponse contenait un missile furtif. Son regard avait brillé lorsqu’il avait prononcé le
mot rencontrer. Il fallait conserver l’avantage et lancer un leurre.
—Difficile ? Pas pour tout le monde...
Manoeuvre brillante ! Le missile trompé s’éloignait et l’ennemi se trouva
découvert, localisé, verrouillé, à poil.
— Mais... personne n’a jamais rencontré MacMillan !
Pétard mouillé ! Thomas absorba l’information sans l’analyser, la contreoffensive
de Brodie ne valait pas un pet de lapin. Feu !
— Je l’ai croisé hier soir en allant me coucher. Nous avons un peu bavardé. Je vous
accorde que c’est un homme discret. Nous descendons jusqu’à la grève ?
La bouche stupidement entrouverte du cureton marqua sa victoire. Il ne savait
pas vraiment comment il avait fait, mais il avait gagné. Un peu comme au ping-pong,
un truc blanc vous fonce dessus et sans réfléchir, un geste à peine appuyé le retourne à
l’envoyeur, et toc ! Mais pourquoi personne n’avait jamais rencontré MacMillan ?
C’était un peu inquiétant. Brodie n’était peut-être pas tout à fait neutralisé. Il était
regrettable, mais probable, qu’une balle ne fasse pas le match.
Ils marchèrent un instant silencieusement. Puis commença la deuxième
manche.
— Je connais tous les habitants de l’île, ceux qui sont recensés et les autres... Savez vous
que la plupart des gens pensent que MacMillan est une légende, un mythe ?
— Vous êtes certainement une autorité, qu’en pensez-vous ?
— Je ne l’ai jamais rencontré...
— Et qui dresse et s’occupe des pigeons ?
— C’est un fait.
— Qui s’occupe des menus travaux de cet énorme bâtiment ?
— C’est troublant en effet. Le château réserve bien des surprises, vous avez été
psychiquement très sollicité. Vous vous êtes couché tard ?
La stratégie de Brodie portait un gros nez rouge, de lourds sabots et un harnais
de clochettes. Thomas avait la main, il fallait la garder.
— A l’heure où les choses intéressantes se passent... D’ailleurs, il m’a donné quelque
chose. Révérend ?
Brodie était resté planté d’étonnement trois enjambées derrière. Thomas
rebroussa poliment chemin. La voix du pasteur chevrotait d’émotion.
— MacMillan... Que vous a-t-il donné ?
— Une petite pièce de monnaie, assez ancienne je crois.
— Je...je peux la voir ?
Tandis que Thomas cherchait dans sa poche, Brodie se mit à ressembler à ce
qu’il était vraiment : un très vieil homme. Ses doigts crochus arrachèrent presque la
pièce de la main de Thomas. Il la porta à son oeil et murmura :
— Seigneur... l’aumône du fantôme...
— Quel fantôme ? MacForthy ?
Sans répondre, Brodie lui rendit la pièce, comme à regret. Il paraissait stupéfait
et murmurait des choses inaudibles. Thomas le prit doucement par le bras. Ils étaient
arrivés au bord d’un chemin qui descendait doucement jusqu’aux rochers que battait
la mer. Brodie lui paraissait assez secoué, il suffisait d’attendre que quelque chose en
tombe, un des secrets du Révérend, peut-être plusieurs. Il le fit asseoir sur une pierre
plate, et monta sur une roche plus élevée. Une brise de mer s’était levée, il y
abandonna son visage ; L’île de Glaymore était un vaisseau dont il était la figure de
proue. Il savoura l’instant puis jeta un coup d’oeil au Révérend prostré, courbé, une
main en conque sur l’oreille, à l’écoute de ses secrets enfouis. Il redescendit.
— Sir Thomas...
— Oui ?
— J’ai beaucoup réfléchi. Ce que vous m’avez dit a des implications considérables et
chacun doit en prendre conscience et agir en conséquence.
—Certainement mais...
— Je répète : écoutez-moi avec attention et prenez les dispositions nécessaires.
“Putain, accouche !” pensa Thomas tout en dissimulant habilement ses
pensées :
— Pu...vez-vous être plus clair ?
Brodie lui lança un regard mauvais et sa bouche se pinça :
— Je dois reconnaître que je vous ai sous-estimé. Mais comment aurais-je pu savoir
que vous étiez à ce point un Glaymore.
— Très facilement, mon Révérend, je n’ai pas été retrouvé déchiqueté dans ma
chambre à l’aube de ma première nuit. Comme c’est déjà arrivé dans l’histoire de
cette île, histoire dont vous êtes le spécialiste.
— Co... comment savez-vous cela ?
— Je sais beaucoup de choses... risqua Thomas, bien conscient qu’il ne savait
maintenant plus rien. Personne n’a d’ailleurs jugé bon de m’avertir de ce possible
désagrément. C’est bien arrivé deux fois n’est ce pas ?
— C’est vrai, en 1569 et en 1869.
— Vous avez remarqué ? Les deux fois en 69... C’est drôle.
Mais Thomas sentit que l’amour et le whisky l’avaient conduit suffisamment
loin dans le triomphe et qu’il serait maintenant judicieux de fermer sa gueule et
d’écouter Brodie.
18 avril 2009
LANDLORD # 68

68. Auld Lang Syne.
— Je ne comprends toujours pas comment Scott a pu accepter de prendre le
commandement d’un bateau qui porte un nom de chien.
— Simplement parce qu’il l’ignore. Tout le monde l’aime bien ici et on lui a menti.
On lui a fait croire que le bateau avait été baptisé du nom d’une petite fille de la série
Peanuts, vous savez : Charlie Brown et Snoopy.
— Oui, je connais, même si je ne me souviens pas d’un personnage de ce nom.
— Je vous assure qu’il existe, on a eu assez de mal à trouver une bonne raison pour
qu’un aussi beau yacht porte un nom si laid, surtout avec l’hésitation sur le chiffre.
Malheureusement, je n’ai pas pu vous prévenir à temps d’éviter de parler de chien en
présence de Scott.
— Vous ne pouviez pas deviner que vous aviez affaire à un gaffeur né... Qu’est-il
arrivé au dernier Poochie ?
— Il hurlait à la mort toutes les nuits, Sir Lawrence a dû s’en débarrasser. Puis, après
l’affaire de la panthère, il a renoncé aux animaux.
— Une panthère ?
— Noire. Suzanne. Heureusement elle s’est très vite sauvée.
— Sur l’île ? Elle a pu être capturée avant d’avoir causé des dégâts ?
— Euh... Elle n’a jamais été capturée. Elle a été vue pour la dernière fois dans les
caves du château. Vous savez sans doute qu’il existe un vaste réseau de souterrains et
de grottes dans le sous-sol de l’île. Elle a dû s’y perdre et mourir dans un coin.
— Quelle histoire... C’était il y a combien d’années ?
— C’était il y a trois mois.
— Putain...
— Thomas, protesta Baldred, vous êtes censé dire Slangee, avant de boire, n’est-ce pas,
pour nous permettre de réagir.
— Pardon, dit Thomas en s’essuyant les yeux, c’est juste qu’il faut que je m’habitue à
l’idée qu’en plus des fantômes, il y a peut-être une panthère affamée dans les couloirs.
— Elle est apprivoisée, non ?
— Baldred, feriez-vous confiance à un chat de 80 kilos ? Même apprivoisé, que se
passe-t-il le jour où il a décidé de jouer avec vous ?
La main tiède de Betty se posa sur la sienne.
—Parlez-moi de vos nuits, Thomas.
—Le scénario est assez constant. Constant et effrayant. Constant, effrayant et
ridicule : j’ai peur, je perds conscience, et je me réveille dans une tenue absurde :
Armure, kilt ou str... Enfin, je vous passe les détails. La nuit dernière, j’avais décidé
d’affronter Trevor, mais rien ne s’est passé comme prévu.
— Comment est Trevor ?
— Très diminué, mais en pleine forme. Il profère des trucs incompréhensibles avec
une voix lugubre et agite ses moignons. Si au moins je comprenais ce qu’il dit.
—Ecoutez, les fantômes demandent toujours un peu la même chose, non ?
— Ah bon Baldred ? Et que demandent-ils en général ? Vengeance ? Damnation ?
Châtiments Eternels ?
— Justice...
— Baldred a raison, dit Betty, Trevor n’a pas reçu de sépulture, ses restes sont sans
doute encore dans une salle secrète du château. Les Landlords ont toujours refusé de
nous rendre Trevor, au prétexte que toute la famille a été massacrée, ce qui est faux.
— Et puis songez que votre sommeil vous livrait sans défense au fantôme, il n’a pas
réellement cherché à vous nuire, non ? Il ne vous a pas empalé la tête en bas sur un
paratonnerre rouillé...
— Merci Baldred pour cette image qui ne manquera pas de me hanter. C’est vrai
que, jusqu’à maintenant, il agit plus en esprit farceur que frappeur, n’empêche,
putain, il est hideux. Je vous jure que je ferai tout pour retrouver cette pièce secrète. Je
dois voir le Révérend cet après-midi, il me donnera peut-être des indices.
— Pas de son plein gré en tout cas, il a été toujours été l’allié des Landlords contre
nous. Il est tout à fait possible qu’il sache quelque chose, mais il va falloir que vous
soyez habile, très habile.
— Ah ? Dit Thomas, inquiet, et comment on fait pour être habile, parce que j’ai bien
peur d’avoir été absent à ce cours là.
— Et bien, questionnez-le sans en avoir l’air...
— Prêchez le faux pour savoir le vrai...
— Endormez sa méfiance...
— Flattez-le...
— Soûlez-le...
— Soyez subtil...
— Soyez rusé...
— Vous parlez d’une putain de galère de merde.... comme disent mes élèves. Et puis,
il y a Billie. Elle pourrait nous aider. Cette fille passera la nuit avec moi. Enfin... vous
voyez, c’est une sorte de professionnelle. Mais je ne vous cache pas que je ne suis pas
certain d’être le bon Landlord. Je me demande même si le spécialiste ne s’est pas
trompé. Sur l’arbre généalogique de cette famille, je me sens tout au plus le lierre.
— S’il y a une chose dont nous sommes sûrs, c’est que vous appartenez à la lignée des
Glaymore. Dans le cas contraire...
Betty s’interrompit un instant. Ses yeux ressemblaient de plus en plus aux
pierres précieuses, pour leur dureté. Elle poursuivit, les deux hommes suspendus à ses
lèvres, fines nefs chargées de fruits rouges.
— Deux fois, des imposteurs tentèrent de se substituer au Landlord au moment de la
succession. Ils parvinrent à tromper, convaincre ou à corrompre la famille et les gens
chargés d’attester de la filiation. Dans les deux cas, on les trouva au matin du premier
jour, dans la chambre du Landlord, affreusement déchiquetés.
— Putain ! Baldred, on fait les valises !
— Bien, nous partirons donc rassurés, la tête haute. Magnifiques.
— Euh... pourquoi ?
— Thomas, vous n’avez pas été déchiqueté n’est-ce pas ? C’est donc que vous êtes le
Landlord légitime. Partir maintenant, quel geste !
Betty chassa l’ironie d’un envol de la main.
— Croyez-moi, vous n’êtes pas une erreur. Il est même possible que vous soyez la
meilleure chose qui soit arrivée sur cette île maudite depuis plusieurs siècles. Restez,
Sir Thomas de Glaymore, nous avons, j’ai besoin de vous. Slangee !
Thomas saisit à toute allure son dram et le vida pour cacher que cette fois-ci, les
larmes avaient précédé le whisky.
— Chère Betty, mon devoir de secrétaire m’oblige à rappeler à Thomas son rendezvous
avec Beest... Brodie.
— Bien. Demain, je réunirai quelques personnes qu’il faut que vous rencontriez, à
quatorze heures au pub ? Il faudra reprendre les choses avec Scott, je lui parlerai. Ca
va ? Alors il faut maintenant sacrifier au dernier rite de dîner de Burns. Nous nous
levons ?
Betty fit ensuite un geste étrange, elle croisa ses mains ouvertes devant elle.
Baldred l’imita et saisit sa main gauche avec sa main droite ; Thomas les imita
fermant la chaîne des bras croisés.
— Le dîner se termine toujours par une dernière chanson de Burns, sa plus célèbre :
Auld Lang Syne, que vous connaissez sous le titre de Ce n’est qu’un au revoir, mais qu’on
devrait plutôt traduire par Le bon vieux temps. Peu importe le sens d’ailleurs, puisque
chacun frissonne dans sa langue lorsqu’on évoque le bon temps passé ensemble, la
douleur de la séparation et l’espoir de se revoir sur un des rares airs que le monde
entier sait fredonner :
Et pour le bon vieux temps, mon cher
Pour le bon vieux temps,
Nous boirons encore la coupe de l’amitié,
Pour le bon vieux temps.
Faut-il oublier les vieux amis
Et ne jamais s’en souvenir ?
Faut-il oublier les vieux amis,
Et les jours du bon vieux temps ?
Et bien sûr, tu paieras ta chope
Et bien sûr je paierai la mienne !
Et nous boirons encore la coupe de l’amitié
Pour le bon vieux temps.
Nous avons tous deux parcouru les coteaux
Et cueilli les marguerites sauvages,
Mais nous avons erré sur bien des chemins épuisants
Depuis le bon vieux temps.
Nous avons tous deux barboté dans le ruisseau
Du matin ensoleillé jusqu’à midi,
Mais des mers immenses ont grondé entre nous,
Depuis le bon vieux temps.
Et voici ma main, mon fidèle ami,
Et donne moi ta main,
Et nous boirons de tout coeur
Pour le bon vieux temps.
Comme leurs mains s’étreignaient, Thomas décida de ne plus jamais repartir...
12 avril 2009
LANDLORD # 66

67. Arf.
—What do you say ?
—I say : Arf !
Hey bulldog, Yellow submarine, The Beatles.
Le toast à Robert Burns, à la belle Jean et à Lucky Bunchan arracha trois
sanglots à Thomas, et un long soupir de satisfaction. Il se sentait bien à Mara Manor.
Betty remettait les verres à niveau pour le toast suivant, sacré Burns !
— Merci Baldred, dit-elle, pour cet épisode que j’ignorais de la vie du Barde. Si
l’Ecosse a connu de grands hommes, les Ecossaises ne sont pas en général des femmes
qu’on puisse négliger. Le toast suivant est traditionnellement porté aux Lassies...
Thomas dressa l’oreille, enfin un truc qu’il connaissait, Lassie, une histoire
lacrymale de chienne fidèle. Ca devait être le clébard de Burns. Il avait bien composé
une ode au haggis, alors pourquoi pas un toast à son clebs ? Son regard tomba sur
Baldred qui semblait hypnotisé par Betty. Mine de rien, il avait réussi à attirer
l’attention sur lui avec son anecdote amoureuse moisie. Des diverses brûlures internes
qui traversaient son corps, l’une d’elle, qui ne devait rien à la boisson, se fit plus
ardente. Il lui fallait reprendre l’avantage. Avec l’aide du whisky, ce serait bien le
diable s’il n’arrivait pas à pondre un petit compliment qui le replacerait sous les feux
des projecteurs verts de Betty. Il se leva et attendit un court moment que passe le mal
des montagnes. Il empoigna son verre et fit signe qu’il allait parler.
— Chère Betty, cher Baldred, permettez que je joigne ma voix aux vôtres pour
aborder un domaine que je crois assez bien connaître. Car à l’image de ce grand
poète, qui n’a pas eu de Lassie dans sa vie ? J’en ai eu plusieurs et je n’en ai tiré que
des satisfactions. Leur conversation est assez limitée, et c’est tant mieux, car leurs yeux
expriment bien mieux l’intelligence que n’importe quelles paroles. Certains se
contentent de leur faire faire la belle, les imbéciles. Lassie et toutes les autres valent
mieux que cela, humbles compagnes de nos heures bonnes ou mauvaises, au poil si
doux et au regard plus doux encore, elles savent récompenser ceux qui les aiment,
d’un coup de langue, ou en remuant la queue...
Rêvait-il ou bien Baldred se sentait-il mal ? Il roulait des yeux en lui faisant des
grimaces... Quant à Betty, elle avait eu l’air assez surpris de son initiative mais
maintenant, le visage dans ses mains, elle paraissait saisie de convulsions. Alerté par
un instinct tardif, il décida d’abréger son ode aux chiennes.
— ... Et pour terminer, je lève mon verre à la santé de Lassie chienne fidèle, Stangee
Lassie ou, si je puis me permettre : Arf !
Il vida son verre et, content de lui, se rassit pour pleurer.
— Thomas, hoqueta betty, c’est le plus beau toast aux Lassies que j’aie entendu.
— La traduction est-elle toujours une trahison ? Demanda de manière un peu
surprenante Baldred.
Il laissa la portée de sa question faire son chemin dans les esprits embrumés des
deux autres et servit trois drams. Il prit son verre plein et l’éleva à la rencontre d’un
rayon de soleil, il continua :
— Thomas, savez-vous comment on appelle ceci ?
— Euh... un verre de whisky ?
— Non, un dram, sans le e mais comme un drame. Le toast aux Lassies, s’adresse en
général aux dames, et non aux chiens. Lassie veut même dire “jeune fille”. Ce n’est
pas d’abord le nom d’un chien.
— Oh, dit Betty, vous connaissez aussi en France Lassie come-home ? Heureusement que
Scott n’était plus là ! Parler encore une fois de chien devant lui ! C’est ce que le marin
écossais redoute le plus ! Oh Thomas, vous êtes si drôle ! C’est ainsi que doit être un
dîner de Burns ! Imaginez vous que le toast suivant est la réponse des femmes au Toast
to the Lassies.
Elle leva son verre et attendit que les deux autres l’imitent. Thomas n’était pas
hélas assez saoul pour ne pas mesurer la profondeur de sa honte. Il envisagea assez
sérieusement de se réfugier dans un mutisme définitif pour ne plus dire de conneries.
La langue des signes peut-être. Pouvait-on dire des conneries en langue des signes ?
Le verre levé, il attendit la réponse de Betty, prêt à boire son dram jusqu’à la lie. Ce qui
ne manqua pas d’arriver très rapidement puisqu’elle se contenta d’aboyer : “ Arf !
Arf ! “ avant de boire cul sec et de mourir de rire sur sa chaise. Le félon Baldred,
quant à lui gloussait, comme une vieille poule. Une larme roula sur la joue de
Thomas jusqu’à ses lèvres, il la recueillie du bout de la langue, elle n’était pas salée.
Ca y était, il était un vrai écossais, il pleurait du whisky.
—Ravi de vous avoir fait rire, la prochaine fois, j’essaierai de le faire exprès. Puisque
vous avez évoqué les superstitions de Scott, pouvez-vous m’expliquer pourquoi il
commande un bateau qui porte un nom de chien ridicule, et pourquoi n’est-on pas
sûr du numéro ?
Betty partit dans un de ces éclats de rire par lesquels certaines filles donnent un
avant-goût de paradis :
— C’est une histoire très triste, assura-t-elle quand elle fut un peu calmée. Sir
Lawrence avait un certain génie pour se faire détester. Les Ecossais sont, à juste titre,
fiers des chiens qu’ils ont depuis des siècles façonnés pour la chasse ou la garde des
troupeaux : intelligents, discrets, dévoués et fidèles, exactement comme vous les avez
décrits dans votre toast. On trouve en majorité deux races sur l’île : Le Glaymore collie
et une variété locale de lévrier écossais à poils longs et aux yeux jaunes, presque
orange. Il les avait dédaignés pour de petites horreurs montées sur ressorts. Poochie,
l’original, semait la terreur dans toute l’île et disparut un soir de tempête à bord du
yacht qui prit alors son nom. Les habitants n’eurent guère le temps de se réjouir.
Poochie II arriva par porteur spécial avant la fin de la semaine. Le nom du yacht fut
légèrement modifié, comme il allait l’être plusieurs fois. Poochy II adorait semer la
panique dans les troupeaux et dormait sur un coussin de satin blanc. Elle prit un soir
un couloir non répertorié du château, on ne la retrouva jamais. Sir Lawrence
prétendait l’entendre aboyer le jour de son anniversaire. Poochie III était incontinente
lorsqu’elle avait une émotion un peu forte, par exemple quand on l’appelait par son
nom. Sir Lawrence prétendait que c’était son alter ego canin. Elle mordait et avalait
tout ce qu’elle croisait. Un jour, sur les rochers, elle goba un oursin. C’est au Poochy
suivant que la chronologie hésite. Pour remplacer rapidement le défunt, on n’envoya
pas un jeune chiot, sans doute n’y en avait-il pas de disponible, mais une petite
horreur au caractère déjà bien affirmé. Il arriva au château armé de sa baballe qu’il
déposait au pied du lanceur choisi, celui-ci disposait d’environ dix secondes pour
réagir, sous peine de se faire déchirer le mollet. Ce Poochy IV était infatigable. Sir
Lawrence était ravi, Quand il fut las de lancer la baballe, elle était bleue avec des
petites étoiles jaunes, il ordonna à ses domestiques de poursuivre le jeu en son
absence. Le drame survint à son retour, sur le perron. A son habitude, Aethelfrith
attendait le Landlord en haut des marches, il tendait déjà la main pour prendre sa
canne et son chapeau quand, semblant tomber du ciel, une baballe bleue avec des
étoiles jaunes vint rebondir entre eux. Poochy IV suivit sa baballe quelques secondes
plus tard, mais lui ne rebondit pas. Le scandale fut épouvantable ; on chercha
vainement quel domestique avait joué avec Poochy dans un couloir du troisième
étage, une fenêtre ouverte. Sir Lawrence en commanda un nouveau. A son arrivée,
on hésita, le précédent ayant vécu moins de six heures sur l’île, il n’avait pas vraiment
été nommé. Devait-il compter ? On hésita, on tergiversa et, dans le doute, chien et
navire furent nommés Poochy IV, ou V. Slangee !
04 avril 2009
LANDLORD # 65

LA SUITE DES MALEDICTIONS DE GLAYMORE
Banshee
Il est des chapitres de ce livre noir plus difficiles à écrire que d’autres. Dans la
solitude du presbytère, sous la protection de Dieu, mon coeur endurci aux feux des
passions humaines ne peut s’empêcher de cogner à la volée quand ma plume trace
les lettres du mot banshee.
Si j’écrivais le plaisant répertoire des superstitions de nos îles, je n’aurais qu’à
plonger dans les archives pour brosser un nouveau portrait de cette créature en
reprenant les mots de mes prédécesseurs, comme ils le font tous, cascade de copistes
aveugles. Chroniqueur de cette île, je dois témoigner d’une autre réalité. Car il ne
fait aucun doute qu’une banshee réside à Glaymore, qu’elle s’y manifeste
régulièrement et que la connais.
Il ne s’agit pas dans ce chapitre de la collation de faits plus ou moins patinés
par l’imagination du peuple ni de la production de documents “authentiques”, mais
d’un témoignage de première main. La banshee de Glaymore existe bien.
Quoiqu’ennemis irréconciliables, nous avons un but commun, et je ne la trahirais
pas.
Sans rien dévoiler donc qui puisse la compromettre, je peux néanmoins
corriger la vulgate qui se transmet d’ignorant en sot depuis des générations. Voici
donc ce qu’un lecteur à l’esprit trop sombre pourrait trouver sur le sujet :
La banshie ou banshee est en fait la caointeach, la pleureuse, la bean sith,bean
Nighe, la laveuse du gué, la lavandière de la nuit. Ces créatures vinrent sur nos
terres avec les premières bandes celtiques. Elles sont les messagères de l’autre monde,
appelé Sidh en leur langue.
Ce si long voyage dans l’espace et le temps a multiplié les formes de cet être des
frontières. Elle est représentée tantôt comme une belle jeune fille vêtue de blanc, les
yeux rougis d’avoir pleuré, ses larmes de sang teignant sa robe, tantôt comme une
vieille femme vêtue d’une robe verte et d’un manteau gris.
Elle annonce par son cri répété trois fois les décès de la famille dont elle est la
protectrice. Ce cri, d’après les commentateurs, est le mélange du hurlement du loup,
des pleurs d’enfants, des plaintes de la femme en gésine et des cris de l’oie sauvage.
Il couvre le bruit des tempêtes, paraît à la fois proche et lointain, perce les murs,
afflige les coeurs et fait blanchir les cheveux.
Elles est parfois aperçue au lavoir ou au gué ou elle lave les linceuls du défunt
attendu. On doit alors, sous peine de mort, refuser de l’aider à tordre son linge.
La banshee est attachée à certaines vieilles familles irlandaises et des
highlands d’Ecosse qui se disputent cet honneur et s’en partage parfois les offices à
plusieurs.
On connaît sans doute peu de peuples qui n’ait pas sa figure annonciatrice de
la mort, et la banshee telle qu’elle est ainsi décrite mélange sans vergogne des entités
diverses. Voici maintenant mon propre témoignage :
D’abord, Banshee est abusivement féminisée. Il ne s’agit pas d’une “femme”
au sens humain du terme et c’est par analogie de rôle avec une ancienne déesse celte
qu’on la représente ainsi. Sans doute aussi parce que ses fonctions : pleurer, laver le
suaire, veiller sur une famille sont un peu abusivement considérées comme des
fonctions féminines.
Pour moi, quelle que soit la beauté de son visage, il ne s’agit pas d’un ou
d’une banshee, mais de Banshee, même s’il n’appartient pas à un ecclésiastique de
se pencher de trop près sur ces questions. Il n’est cependant pas à exclure que notre
Banshee de Glaymore soit également une espèce à part.
Sa voix est aussi d’une beauté déchirante. J’ai entendu son cri six fois depuis
mon arrivée sur l’île, toujours la veille de la mort d’un membre de la famille du
Landlord. L’évocation traditionnelle qui mêle l’animal à l’humain n’est qu’une pâle
tentative pour rendre la tonalité si pure de la plainte, la pureté de la peine chantée.
Car avant tout Banshee est fidèle, comme le chien au maître.
Car Banshee n’est pas un simple annonciateur de mort, il est un esprit
familier et discret, attaché à une lignée. D’une certaine manière, il en est la
meilleure part, et veille sur elle. On pourrait sans doute parler de symbiose,
d’alliance.
Farouche, Banshee se laisse peu voir, même si un oeil attentif l’aperçoit
facilement. Il est possible de lui parler, et même de bavarder avec lui, mais sa
conversation à peu d’attraits car il se contente de répondre aux questions sur le seul
sujet qui le préoccupe, et, différence capitale avec notre espèce verbeuse, il se tait
lorsqu’il n’a rien à dire. On le trouve facilement sur les seuils ou dans la partie
sombre d’une pièce. En tendant l’oreille, on peut l’entendre sangloter lorsqu’il n’a
rien à faire, la mémoire de ses chers disparus ne le quittant jamais. Il peut
cependant, lorsque son service le demande, faire preuve d’une initiative, d’une
audace et d’une brutalité inouïe.
A l’origine, les banshees furent sans doute nombreuses, j’ignore pourquoi il en
reste si peu, sans doute car elles meurent aussi, quand la famille qu’elles servent
s’éteint. Après une étude minutieuse de toute la littérature sur le sujet, en écartant
les mensonges éhontés et les coïncidences suspectes, je ne pense pas qu’il reste plus de
neuf authentiques banshees sur les îles britanniques, et peut-être une, le cas est très
contesté, en France.
Banshee entre sans nulle doute dans le grand catalogue des démons, c’est donc
indubitablement une créature de Dieu. Banshee et moi, chacun à notre façon,
veillons sur les secrets de Glaymore, et il me survivra.
Je ne donnerai qu’une preuve de son existence, son nom. Le lecteur aurait tort
de sourire, Glaymore fait partie des quelques lieux où ce qui est nommé existe.
Depuis que les deux races s’allièrent, Banshee s’appelle Telfhatrielh.
29 mars 2009
LANDLORD # 64

64. Ode au Haggis.
Betty Burke leva son verre, le vida cul sec et s’assit, aussitôt imitée par ses
invités ; le deuxième mouvement étant plus facile que le premier. Baldred résista au
feu de l’alcool grâce à sa technique maintenant éprouvée de la bouche ouverte.
Thomas remarqua que le whisky de Betty ne faisait pas tousser comme celui du
Révérend, mais il faisait pleurer. Elle agita une clochette et une petite femme replète
entra en poussant un chariot, elle leur servit une assiette de bouillon odorant.
— Cher Thomas, dit Betty, le dîner de Burns suit une sorte de rituel avec lequel on
peut prendre beaucoup de liberté pourvu que l’essentiel soit préservé : l’amitié, le
plaisir, le haggis et le whisky. Pour commencer, voici un bouillon de poulet et
poireaux, les machins noirs sont des pruneaux, on l’appelle Cock-a-leekie.
— Joli nom, assura Thomas avec calme tandis que le mot colique résonnait en écho
entre ses deux oreilles.
— On le servait habituellement à la fin des combats de coqs, malheur aux vaincus n’estce
pas ?
Thomas attendit que Betty ait porté la cuillère à ses lèvres pour goûter une
soupe que n’aurait pas renié monsieur Ba.
— Quel dommage que Monsieur MacLeod ne soit pas là, on ne peut pas lui envoyer
un pigeon, Baldred ?
— Impossible, le Landlord a le monopole du pigeon, il est rigoureusement interdit à
quiconque d’en élever.
— Miss Burke...
— Betty.
— Betty, je suis effaré de ce que je découvre sur cette île, j’ai l’intention de changer
beaucoup de choses. Baldred désapprouve, mais je ne peux pas accepter d’être le roi
des pigeons qui se déplace en voiturette sans permis entre deux rangées de
malheureux au garde-à-vous.
—Monsieur Baxter...
— Baldred.
—Baldred est sûrement de bon conseil. Vous n’êtes pas là depuis une semaine et vous
avez déjà considérablement bousculé les traditions : le cérémonial d’arrivée, le renvoi
de l’épouvantable Major, votre présence à Mara Manor...
— Comment, Sir Lawrence ne venait pas ici ?
— Pour rien au monde. S’il me recevait au château, il n’a jamais envisagé même
l’idée de venir ici. Je vous sers ? C’est un Macallan, 1938. 65 ans d’âge. Ce n’est pas
censé exister. Cette île non plus n’est pas censée exister à notre époque. Imaginez-vous
qu’il n’y a pas d’école ? En revenant ici après mes études, j’ai aménagé une pièce en
salle de classe, et je me suis improvisée institutrice.
— Mais...les gens devaient bien apprendre à lire, à écrire ?
— Le minimum était assuré par le Révérend Brodie. Un homme très conservateur
mais également très imaginatif notre Révérend. Sa conception du monde est assez
originale et il a été absolument furieux qu’une femme prétende mettre un peu de
rigueur scientifique là-dedans. Ma petite école fonctionne difficilement.
—Les enfants ne viennent pas ? Leurs parents...
— Je fais salle comble, mais je suis trop loin du village et sur l’île tout se fait à pied, et
l’hiver... Cela faisait deux ans que Sir Lawrence me faisait miroiter une salle au
village.
— Baldred, vous pourrez me faire un petit inventaire des bâtiments qui pourraient
convenir ? Nous avons l’été pour en transformer un en école.
Betty posa une main fraîche sur celle de Thomas. De l’autre, elle resservit une
tournée de whisky.
— Merci, au Landlord !
Le feu de la boisson lui mouilla les yeux et lui frisa les papilles.
Le son de la cornemuse le fit sursauter, la main bienfaisante le quitta et il
comprit qu’il fallait se lever. Il en profita pour essuyer les deux larmes qui avaient
coulé sur ses joues.
La cuisinière était entrée, portant comme le sacrement, un plat qui contenait
une sorte de boule sombre et luisante.
— Robert Burns a composé une ode à notre plat national, le haggis, dont on s’est tant
moqué, en particulier vous, les Français. Il est bien sûr difficilement traduisible, mais
je vais essayer. Vous pouvez vous asseoir.
Le haggis, encore refermé sur ses secrets, fumait doucement devant Thomas.
Betty inclina crânement son béret.
Bénie soit ton honnête et heureuse face,
Toi, des puddings le chef de la race !
Au-dessus de tous tu prends place :
Panse, boyaux et tripes
Tu mérites que tous te rendent des grâces
Longues comme mon bras.
Tu combles le tranchoir qui gémit
Ton derrière semble une montagne lointaine
Ta broche pourrait aider à réparer un moulin
En cas de besoin
Tandis que par tes pores, la sauce suinte
Comme des perles d’ambre.
Betty s’arrêta et Thomas, enthousiasmé par ce petit poème, écarta les mains
pour applaudir en songeant que la France, pays de la bouffe et de la littérature, n’avait
même pas inventé un tel rituel. Il imaginait un dîner Rabelais, un souper Diderot ou
Voltaire, un déjeuner Apollinaire. Ses mains restèrent cependant suspendues car Betty
venait de dégainer de sa chaussette un petit poignard qu’elle brandissait. Elle reprit sa
récitation, en joignant le geste à la parole.
Regarde le paysan essuyer son couteau
Et t’éventrer avec adresse,
Creusant dans tes belles entrailles bouillonnantes
Comme dans un fossé ;
Et alors, oh ! Vision glorieuse
D’une chaude vapeur, puissante !
Au mot éventrer, elle avait ouvert d’un geste précis le haggis qui s’était répandu
en chair parfumée.
Alors cuillères contre cuillères
Tous se serrent et se disputent
Le diable prendra le dernier, il faut y aller
Jusqu’à ce que leurs ventres bien remplis
Soient tendus comme des tambours.
Et que le vieil hôte prêt à éclater
Marmotte : “ Loué sois-tu !”
Y aurait-il quelqu’un, devant son ragoût français,
Ou huileux à rendre une truie malade,
Ou une fricassée qui la ferait vomir
De dégoût absolu,
Qui puisse dénigrer d’un oeil moqueur
Un pareil dîner ?
Pauvre diable, voyez-le devant ses vieux restes,
Aussi faible qu’un roseau desséché,
Ses mollets de coq en lanière de fouet,
Son poing serré gros comme une noix,
Se ruer à travers la mêlée sanglante et le champ de bataille ?
Il en est incapable !
Mais observez le gaillard élevé au haggis
La terre tremble et résonne sous son pas
Serrez dans son large poing une épée :
Il la fera siffler
Et il coupera bras, jambes et têtes
Comme des fleurs de chardons.
Vous, Puissances qui prenez soin de l’homme
Et veillez à leur menu !
La vieille Ecosse n’a pas besoin de brouet détrempé
Qui éclabousse dans les gamelles
Mais, si vous souhaitez une prière reconnaissante :
DONNEZ LUI DU HAGGIS !
Thomas et Baldred applaudirent de bon coeur, et levèrent leur verre en
l’honneur de leur hôtesse et du haggis. Le whisky lui parut un miel de fleurs de
piment.
LA SUITE AU PROCHAIN EPISODE...
22 mars 2009
LANDLORD # 63

VITE ! C'EST L'HEURE DE MON FEUILLETON !!!
63. Une danse en six rounds.
Betty Burke n’avait plus du tout l’air d’une gamine, les pointes effilées des deux
épées vibraient à quelques centimètres de leur gorge. Baldred avait toujours la bouche
entrouverte.
— Connaissez-vous Ghillie Callum ? Demanda-t-elle, les yeux brillants.
— Gigi Cadum ? Répéta Thomas en se disant qu’il allait avoir encore des problèmes
avec ses ancêtres, n...non, je suis presque sûr qu’il n’est pas de la famille.
— En 1504, sous le règne de Duncan Canmore, un prince scot du nom de Ghillie
Callum livra un combat mortel avec un des chefs des MacBeth pendant la bataille de
Dunsidane. Après sa victoire, il prit l’épée de son adversaire agonisant, la posa au sol
en la croisant avec la sienne et se mit à danser au dessus. Cette danse de guerre fut
depuis exécutée avant chaque combat, le danseur doit être assez habile pour effleurer
les lames sans les toucher, ce qui serait un très mauvais présage, hier comme
aujourd’hui...
Puis tout alla très vite. Elle fit une sorte de moulinet qui fit briller les lames et
une plainte monstrueuse s’éleva autour d’eux. “Trevor ! Trembla Thomas, en plein
jour !” Puis le barrissement infernal trouva une forme, un rythme, une origine : la
cornemuse. D’une pointe habile, Betty avait mis en marche une chaîne Hi-Fi. Elle se
pencha souplement et posa les épées en croix sur le sol. Elle leur désigna ensuite un
canapé et d’un doigt impérieux leur fit signe de s’asseoir. Ils obéirent promptement.
Elle eut un petit sourire satisfait puis posant crânement ses poings sur ses hanches, elle
les salua en ployant le buste mais en gardant la tête fièrement levée.
Elle monta lentement sur ses pointes de pied, Thomas et Baldred retinrent leur
respiration. Puis, sans prendre d’élan, comme si on avait libéré un ressort, elle se mit à
bondir de droite et de gauche, n'effleurant le sol que pour rebondir à une hauteur
surprenante. Son corps restait droit, et comme ces pantins qu’on éveille avec une
petite ficelle, ses jambes semblaient douées d’une vie propre et frénétique, ses pieds
frappant le sol comme on y plante un poignard, mais sans jamais s’arrêter. Elle
commença à tourner autour des épées, les deux mains levées en l’air. Son kilt
paraissait également vivant, les mouvements du tissu suivant avec un léger temps de
retard le rapide mouvement des cuisses, fouettant l’air, montant comme une vague, se
brisant comme elle pour se retourner dans un éclair d’écume, les plis dévoilant haut,
cachant aussitôt. Elle tourna, face aux épées, toujours rebondissant à l’instant même
où elle touchait le sol. A chaque tour, ses pieds se faisaient plus précis, elle dansait
maintenant au-dessus des épées, jouant avec les quartiers dessinés par les armes
croisées, se rapprochant toujours sans jamais les toucher sur un rythme de plus en
plus rapide. Elle bondissait bras et jambes écartées, chevauchait ensuite les épées
presque avec lourdeur, prenant la force de la terre pour mieux s’envoler l’instant
d’après par dessus la guerre et la mort. Son fier port de tête, ses bras levés en coupe
montrait assez qu’il s’agissait d’une danse de victoire, où les éléments se trouvaient un
à un évoqué, caressé, apprivoisé et capturé par les pieds de la danseuse puis conduits
par le mouvement complémentaire des jambes et du kilt à posséder le corps et l’âme
de la danseuse, et des spectateurs. Elle tourna ainsi six fois dans le sens inverse des
aiguilles d’une montre ; après un dernier envol, elle resta plantée là, palpitante devant
les bouches ouvertes de ses hôtes.
Les épées n’avaient pas bougé, le présage était bon, Thomas se leva pour
applaudir, soulagé de voir que quelque chose, enfin, ne sombrait pas immédiatement.
Les joues rouges, hors d’haleine, Betty les salua.
— J’avais répété avec Scott, c’est un excellent Bag-piper, mais il a filé en abandonnant
sa cornemuse. Tant pis, c’était bien, non ?
— Ce que j’ai vécu de plus émouvant depuis la danse de Zorba le grec, assura
Baldred, les larmes aux yeux, seuls les peuples qui savent danser ont réellement
quelque chose à dire, faut-il s’étonner qu’on ne les écoute pas ? Thomas, la danse des
épées est très populaire en Ecosse, c’est une danse d’homme, non ? Dans beaucoup de
fêtes vous verrez des fillettes bondir au dessus des lames, mais je ne l’ai jamais vue
interprétée avec une telle intensité.
— Merci Monsieur Baxter, et vous Sir Thomas, vous avez aimé ?
—Thomas, s’il vous plaît. Je suis comme Baldred, bouche bée, ces sauts sont
surprenants.
— Oh, le pas de basque. C'est très facile, je vous apprendrai. Mais maintenant j’ai
soif, nous buvons ?
La danse s’était déroulée dans une vaste pièce de réception aux grandes
fenêtres. Une table ronde les attendait dans un rectangle de soleil. Du champagne
était tenu au frais dans un seau à glace. Le couvert était dressé pour quatre personnes.
— Voulez-vous que j’ouvre la bouteille ? Proposa Thomas.
— Seulement si vous le préférez au whisky, répondit Betty en prenant une bouteille et
en la posant sur la table. L’idée générale était de vous de vous offrir un dîner de
Burns. La coutume le place plutôt fin janvier, mais, j’ai vérifié, on peut le faire quand
on veut, même à midi. Vous connaissiez ?
—Le dîner de beurnze ? Pas du tout.
— Robert Burns ? Le poète national écossais ? Vous n’enseignez pas la littérature ?
— Je crois, si c’est la coutume, que je prendrai un whisky. Quant à la matière que
j’enseigne, ça n’est pas la littérature, non. Ca devrait. En réalité, c’est bien autre
chose. Personne ne sait exactement. Et la France souffre d’une histoire littéraire si
touffue que la littérature des autres est une option très facultative. Pour être tout à fait
honnête, je ne connais Robert Burns que de nom.
— Ne vous excusez pas, dit Betty en leur tendant un verre de whisky, le premier
chapitre de Burns, se boit cul sec... Attendez ! Il faut d’abord la musique.
A l’aide d’une petite télécommande qu’elle pointa sur la chaîne Hi-fi, elle fit de
nouveau résonner la plainte de la cornemuse.
— Bien, il faut maintenant dire les grâces que Burns prononça lors d’un dîner chez le
Duc de Selkirk. En dialecte des Lowlands cela dit :
Some hae meat and canna eat,
And some wad eat that want it;
But we hae meat, and we can eat,
Sae let the Lord be thankit.
Monsieur Baxter, aidez-moi pour la traduction.
— C’est une sorte de parodie du bénédicité, non ?
Certains ont de la viande mais ne peuvent pas manger
Certains voudraient manger mais ne le peuvent pas
Mais nous avons de la viande et nous pouvons manger
Loué soit le Seigneur !
Miss Burke, ce repas est une excellente idée. Thomas, puisque vous prétendez
redevenir écossais, voici votre première épreuve : le haggis.
— Le quoi ?
— La panse de brebis farcie...

15 mars 2009
LANDLORD # 62
Vite c'est l'heure de mon feuilleton !!
62.Mara Manor
Thomas eut le temps de voir le sourire mourir sur les lèvres tandis que les yeux,
noirs comme l’épouvante, se baissaient vers le bouquet de roses. Il venait de rater sa
deuxième rencontre avec Scott MacLeod.
Le marin reculait comme si le bouquet était une arme à feu pointée sur lui. Il
essaya d’articuler quelque chose, renonça, tourna les talons et s’enfuit presque en
courant vers une moto qu’ils n’avaient par remarquée. Lorsqu’il passa à fond à côté
d’eux, Thomas agita son bouquet en signe de paix, mais la moto fit aussitôt une
embardée qui manqua expédier monture et cavalier dans le lac. Il se rattrapa au
dernier moment, et, poussant au maximum les vitesses, s’éloigna rapidement.
— Il est allergique aux roses ? Il a cru que le bouquet était pour lui ? Vous croyez qu’il
a pu penser que je voulais... que j’étais... vous savez ?
— Il est plutôt beau garçon, non ?
— Baldred ! Je trouve juste navrant que la seule personne sur l’île avec laquelle je me
sente des affinités immédiates foute le camp immédiatement. Je n’ai même pas eu le
temps de dire une connerie.
—Comme elle est mignonne ! S’exclama une voix fraîche derrière eux. Se retournant,
ils découvrirent Betty Burke qui regardait leur véhicule en souriant.
— C’est une Messerschmitt Kabinenroller KR200, dit Baldred en bombant le torse,
le complément idéal de votre Mini, n’est-ce pas ?
—En effet, vous me la laisserez conduire ? Elle est trop chou. Puis se tournant vers
Thomas elle lui fit une demi-révérence de petite fille en fronçant un nez dont il faudra
reparler. Soulignant sa fine taille, elle portait un kilt aux carreaux jaunes et des
chaussettes de même motif qui lui montaient juste au-dessous du genou. Des
ballerines aux longs lacets entrecroisés montaient le long de son mollet. Pour
compléter sa tenue écossaise, elle était sanglée dans un gilet noir sans manche décoré
de boutons argentés sur une chemise blanche. Ses cheveux auburn coupés à la page,
qui s’échappaient d’un petit béret orné d’une plume de grouse lui balayaient les
épaules. Elle semblait pour Thomas l’incarnation d’une illustration depuis longtemps
oubliée d’ Un bon petit diable, de la comtesse de Ségur. Il ne se souvenait pas du tout de
l’image, mais le trouble qui lui était mystérieusement associé lui fit rougir les joues.
Avec un geste de robot de chaîne de montage de char d’assaut, Thomas tendit
son bouquet.
— C’est pour vous, crut-il nécessaire de préciser. Je crains d’avoir commis un impair
avec Monsieur MacLeod...
Betty Burke fit une petite moue qui laissa la bouche de Baldred entrouverte
pour un bon moment.
— Aïe ! Les fleurs, c’est ce qu’il redoute le plus, après les chiens. Offrir des fleurs
coupées à un marin évoque une couronne mortuaire et porte malheur quand on
prend la mer. Et Scott prétend souvent qu’une île, c’est un bateau qui a mal tourné. Il
est trrrrès superstitieux.
— Je suis navré, il faudra me dresser la liste des sujets à éviter, j’aimerai pouvoir un
jour discuter avec lui.
— Ce sera pour une autre fois, dit elle gaiement en haussant les épaules, tant pis.
Bienvenue à Mara Manor, Monsieur le Landlord de Glaymore, vous aussi Monsieur
Baxter. Ces roses ont un parfum extraordinaire !
— Ce sont des Badroubabalou, des Broudoudour, une espèce très rare.
—Allons leur chercher un vase, nous entrons ?
Ils se heurtèrent en la suivant et montèrent les escaliers derrière elle, balançant
la tête comme deux perruches fascinées par le mouvement de la queue du chat. Sur le
perron, elle lissa son kilt et se retourna pour sourire à Thomas. Ses yeux verts fendus
en amande avaient le pouvoir rafraîchissant d’une source de montagne. Elle avait les
yeux bridés et les hautes pommettes des enfants des tribus perdues qui donnent à
certaines filles du Nord cette beauté mi-samouraï mi-viking qu’on prête aux elfes.
— Depuis que votre ancêtre a tué le mien, personne de votre sang n’a franchi le seuil
de Mara Manor. J’espère que notre rencontre mettra fin à une trop longue querelle.
— Je formule sincèrement le même voeu, dit Thomas, songeant à Trévor, et que cette
journée apaise ceux qui doivent être apaisés.
— C’est très gentil ce que vous dites là, mais nous parlerons ossements plus tard. Je
vous ai fait préparer un déjeuner écossais dont je ne suis pas sûre que vous vous
relèverez. Nous allons ?
Thomas s’inclina, Baldred avait raison, aucune intonation québécoise dans le
français délicieusement accentué qu’elle parlait.
Le Hall aurait pu paraître guerrier, décoré qu’il était d’armes et de trophées de
chasse. Thomas s’arrêta devant une tête de tigre dont le naturaliste avait su rendre
toute la puissance sauvage. Avec le sens particulier de la décoration qu’il avait pu
admirer dans son propre bureau, Betty avait auréolé le fauve d’ankus à éléphant
ouvragés qui lui donnait l’air d’un martyr. Des panoplies de lances acérées aux
pétoires diverses, des dards d’acier des lames d’estoc aux tranchants sans morfil des
armes de taille, des mufles de gaur aux cornes d’impala : tout l’éventail de la guerre et
de la chasse était gaiement décoré de centaines de rubans de soie rose en forme de
papillons.
— Les hommes de ma famille ne restaient guère à Glaymore. L’ancienne malédiction
les exilait sur les nombreux rivages de l’empire britannique où ils s’enivraient sans
doute de poudre et de gin en songeant à leur île, ils y faisaient envoyer après leur mort
les traces clinquantes de leurs existences inutiles. Tant pis, C’est la vie ! Dit-elle
joyeusement, nous continuons ?
Thomas, mal à l’aise, comme s’il était responsable du malheur ancestral de la
famille de Betty fit une petite révérence aux animaux empaillés et la suivit en
franchissant une double porte. De l’autre côté, elle l’attendait, le regard étincelant, en
brandissant deux épées. Heurté par Baldred qui le suivait, il entra dans la pièce un
peu trop vite.
28 février 2009
LANDLORD # 60

AUJOURD'HUI LA SECONDE PARTIE DU CHAPITRE 2 DES
"MALEDICTIONS DE GLAYMORE "
Sans doute aurais-je dû entendre l’avertissement d’ Elsbeth Burke et repartir,
amusé par les historiettes populaires colportées par une demi-folle. Mais je
restais, sachant sans doute que l’autre moitié de cet esprit fantasque méritait
toute mon attention. Ce que j’ai appris cette nuit-là ne peut-être divulgué,
le nom de la troisième fée doit rester scellé. Cette même nuit, la Dame de
Mara Manor m’ouvrit la voie des très anciens territoires où il n’existe pas de
différence entre le Nom et Ce qui est nommé. Dire l’un, c’est invoquer l’autre.
La terre de Glaymore est des plus anciennes. Il se perpétua sur ses grèves des rites
primordiaux, et elle fut habitée bien avant que les hommes n’y accostent.
Leur temps écoulé, les êtres premiers, émanations plus ou moins réussies
des forces de la nature se réfugièrent dans les lieux les plus reculés :
épaisseur des forêts, sommets des plus inhospitalières montagnes, îles
inconnues, profondeurs terrestres et aquatiques. Les formes les plus subtiles
se diluèrent dans l’air sans pour autant disparaître des lieux qu’ils hantaient.
Glaymore Hall et Mara Manor en particulier. Leurs habitants sont porteurs d’une
mission qu’ils ignorent eux-mêmes mais qui fit que toujours ils se trouvèrent
ennemis. Ces deux maisons n’appartinrent jamais à la même famille.
L’apparente défaite des MacForthy, que les Lairds de Glaymore prétendirent
définitive, est une supercherie historique. Ian Macforthy, neveu du malheureux
Trevor, avait cinq filles, L’une, Elisabeth, se trouvait à Londres au moment du
massacre. Elle épousa un Black de Carwell et hérita de Mara Manor. Au fil des
siècles, les Black laissèrent la place aux Briscoe, puis aux Brent, puis vinrent
les Buchanan, les Braenach, les Black de Galharan et enfin les Burke,
toujours par les femmes.
Ce qui nous ramène aux fées, aux sorcières, et au petit peuple.
Sous divers noms, les nains sont une part importante de l’histoire de Glaymore,
la part sombre, la part souterraine.
Il existe, sous le château en particulier, et dans l’île entière un effroyable réseau
de souterrains, de galeries, grottes, puits, mines, cavités, failles et anfractuosités
qui est loin d’avoir été entièrement exploré. Les récits, la plupart tragiques, liés
au monde d’en dessous sont innombrables et feront presque l’essentiel de cet
ouvrage.
Le lecteur peu au fait des superstitions écossaises doit d’abord devenir familier
des différentes espèces de “bons voisins”. Leur monde commence tout près,
à la porte des maisons, sous la porte plus précisément : sous la pierre de seuil, la
doorstane, où vivent leurs représentants les moins farouches. Ces êtres discrets
mais très présents, peuvent rendre petits et grands services. Raison pour laquelle,
dans toute maison respectueuse des vieilles traditions, une chaise est réservée près
du feu au brownie ou brounie ou urisk, mais qu’à Glaymore on appelle à
l’ancienne manière brùnaidh ou ùruisg, et parfois gruagach. le mieux étant de
ne pas les nommer du tout...
Pour en avoir moins peur, on le représente tantôt en en gamin déluré, tantôt en
vieillard roublard. On prétend pouvoir l’amadouer d’une gorgée de whisky ou
de quelques pincées de tabac. La vérité est qu’ils sont des esprits du mal,
et que le mal est ce qu’ils font le mieux.
Ainsi les démons se firent-ils presque passer pour des anges : les Sleah Maith,
confondant fées et elfes, ces derniers étant les plus infâmes petites créatures
qu’on puisse imaginer. Armés de leur arcs redoutables, ils peuvent cruellement
blesser qui leur déplaît. Ces pointes ou flèches elfiques qui blessent sans traces
se trouvent assez communément dans toute l’Ecosse et, à Glaymore, nos gens
s’en font des amulettes auxquelles ils prêtent de grandes vertus.
Ces “Bonnes gens” sont en réalité des êtres souterrains qui ont lentement sapés
l’île de leurs galeries et grottes malfaisantes.
J’ai le privilège de pouvoir produire deux documents qui établissent de la manière
la plus formelle l’existence de ces petits êtres.
Avril 1952, des travaux de restauration de la partie nord ouest du château tournent
au drame. Un mur s’effondre sur deux ouvriers, l’un d'eux, Robert MacCalloun est
tué sur le coup. Son apprenti, Alexander Sprout est touché à la tête. Le Landlord et
les domestiques se précipitent au secours des malheureux. On retrouve trois corps
dans les décombres. Qui est le troisième ?
On songe d’abord à un enfant. Mais qu’aurait-il fait là, nu ?
On le soigne en compagnie du jeune ouvrier qui restera trois jours dans le coma.
La mystérieuse créature accepte le lait et le miel. Elle refuse tout vêtement et se
terre sous le drap. Elle supporte mal la lumière. Les traits de son visage sont à
peine esquissés, et, bien que consciente, elle n’ouvrira jamais les yeux en public.
Le landlord est intrigué par sa frêle apparence et, puisque c’est clairement un sujet
mâle, le baptise Clod Moulach, du nom du célèbre brownie écossais.
Alors qu’on est en train de prendre ses mensurations, le petit blessé tente de
s’échapper. Malgré sa fragile apparence, le vigoureux Landlord a le plus grand
mal à le maîtriser. Il gémit dans une langue inconnue et émet une légère
phosphorescence dans l’obscurité.
Le bruit court qu’un elfe a été capturé vivant à Glaymore, l’émotion est
considérable. La population de l’île puis de toute la région gronde, elle
demande qu’on rende sa liberté à l’elfe. Prévenues, les autorités envoient
deux médecins militaires s’assurer de l’inconnu.
Une photo sera prise au moment où ils montent dans le canot à moteur qui
doit les conduire d’abord à Mallaig, puis à Edinburgh. Hélas, l’embarcation
ne sera jamais retrouvée, ni ses occupants, disparus corps et biens en plein
jour par une mer calme. Le mur effondré fut sondé. On mit au jour
quelques pieds d’une galerie voûtée aux pierres finement jointées, trop
étroite pour qu’un homme puisse s’y glisser, Elle courait dans l’épaisseur du mur
puis faisait un coude qui s’enfonçait dans la muraille. Le Landlord souhaitait
poursuivre ses investigations, mais la plupart des domestiques, pourtant très
attachés à leur maître, prétendirent que depuis l’ouverture du “ corridor des elfes”,
leur service était devenu presque impossible car les objets les plus usuels ne
cessaient de changer de place pour apparaître dans les endroits les plus surprenants,
quand ils étaient retrouvés. Certains prétendaient même avoir été molestés lorsqu’ils
s’aventuraient dans les coins obscurs.
Pour apaiser les esprits, le landlord fit murer la portion de couloir incriminée.
Ce ne fut pas la seule étrange découverte faite au château. Lady Felicity,
grand-mère de l’actuel Landlord, exigea que sa chambre, dans l’aile sud du
château fût équipé d’un poêle au lieu de la cheminée. L’installation se fit
sans difficultés, sauf pour les tuyaux. L’ouvrier chargé de monter dans le
conduit de cheminée découvrit un tel labyrinthe de conduits divers qu’il avoua par la
suite en avoir bouché un certain nombre, en avoir dévié d’autres sans savoir avec
certitude avec quelle cheminée il se raccordait. L’essentiel était d’obéir à
Lady Felicity. Convenablement chauffée, elle s’éteignit enfin dans le soulagement
de tous à l’âge de 113 ans. Sa chambre fut entièrement réaménagée et conjointe à
la pièce voisine pour créer un petit salon égyptien. Le poêle fut démonté et la
cheminée détruite. J’étais en train de prendre le thé avec le landlord lorsque le
majordome vint nous faire part d’une découverte étrange. Intrigués, nous montâmes
et découvrîmes la pièce vide d’ouvriers qui avaient fui en abandonnant
leur ouvrage en l’état.
Je découvris bientôt la raison de leur fuite. Sur un tas de gravas marquant la place
de l’ancienne cheminée gisait ce que je pris d’abord pour le cadavre séché d’un
oiseau ou d’une chauvesouris. L’animal avait dû s’égarer dans les conduits, y mourir
et se trouver momifié par l’air chaud du poêle. Comme je désignai la macabre
découverte au landlord qui riait déjà de la stupidité des ouvriers, je le vis
pâlir et reculer, les yeux exorbités. Je me penchai à mon tour et compris ma méprise.
J’avais sous les yeux la preuve de l ’existence des Sleah Maith.
................... LA SUITE AU PROCHAIN ÉPISODE .........................












