26 octobre 2008
LANDLORD # 47

47. La chambre des secrets.
Thomas sortit de son bureau en chantonnant ses vieux chants scouts. Il se
trouva face à l’escalier monumental. A droite et à gauche, le couloir lambrissé
semblait s’enfoncer dans les profondeurs du château, éclairé de loin en loin par
des globes soutenus par des mains en marbre sorties des murs, décoré de
tableaux, de tapisseries, de guéridons ornés de bronzes, le plus souvent
animaliers, parfois mythologiques, et de céramiques orientales.
Il prit le couloir de gauche et ouvrit la première porte sur la gauche pour
découvrir la pièce voisine de son bureau.
C’était un vaste cabinet assez étrange, meublé uniquement de deux
fauteuils qui tournaient le dossier à un mur composé de centaines de coupelles
argentées lacées en pyramide. Il s’avança, impuissant à deviner l’usage de cet
extravagant agencement. Le premier fauteuil, le plus riche, vraisemblablement
celui du landlord attira son attention. Un tuyau doré sortait du sol à côté de l’un
des pieds à tête de griffon et montait en s’entortillant comme un serpent jusqu’à
l’accoudoir droit qui se terminait par un petit robinet. Il s’assit. De cette place, il
pouvait voir la porte par laquelle il venait d’entrer, la fenêtre, et le deuxième
fauteuil. Persuadé de faire une bêtise, Thomas commença lentement à tourner
la petite roue. Il ne se passa d’abord rien, puis un bruit frêle et délicieux
s’amplifia derrière lui. Il se retourna et vit que la coupelle du haut de la
pyramide débordait et remplissait les autres qui débordaient à leur tour. Le bruit
argentin prenait plus d’ampleur à chaque rangée, mais sans devenir
assourdissant. Le spectacle était fascinant et pourtant le fauteuil était placé de
manière à ne pas voir cette surprenante machinerie. Le frais bruit de cascade
devint la rumeur profonde de la vague fendue de risées puis reflua lorsqu’il
referma le robinet. Il la rouvrit et le chant cristallin circula à nouveau, son
liquide, clair et bienfaisant entre ses oreilles, qu’il pouvait moduler du bout des
doigts.
— Thomas ?
Il sursauta,et, rouvrant les yeux, découvrit Baldred assis sur l’autre
fauteuil. Le bruit de l’eau avait couvert son entrée.
— Avez-vous la moindre idée de ce que cela peut-être ? Une sorte d’instrument
de musique ?
— Je pense qu’il s’agit plutôt d’un exemplaire unique de douche écossaise...
— Vraiment ? Je... Baldred ! Sérieusement, qu’est-ce que c’est ?
— Je ne sais pas. Je déduis. Par analogie. Il y a dans la ville que nous autres
grecs nommerons toujours Constantinople, un palais merveilleux construit pour
les plus grands des sultans...
— Topkapi ! A Istambul !
— Oui. C’est un palais presque aussi compliqué que Glaymore hall, avec une
nuance orientale : un harem, où chaque pièce comporte des ouvertures d’où
l’on peut espionner, écouter les milles intrigues en cours : soupirail, portes,
fenêtres intérieures, galeries suspendues afin que tout le monde puisse surveiller
tout le monde. Seul le Sultan avait droit au secret, n’est-ce pas ? Il y a donc à
Topkapi une pièce où l’eau ruisselle, et dont le bruit couvre les paroles sans les
déformer. Votre Marie-Antoinette ne fera pas autre chose dans sa grotte du
Trianon : un lieu pour échanger des secrets. Cette pièce où nous nous trouvons
devait jouer le même rôle. Brodie sait peut-être quelque chose. Le son est
ravissant, d’une source de printemps à la puissance de l’océan. Avez vous
remarqué que le mur est incurvé, je suis certain que l’acoustique est réglée pour
que seules les personnes assises sur ces deux fauteuils puissent s’entendre. Faites
couler l’eau... Voyez je m’éloigne de deux...a...en...t...ou...
— Revenez, vous avez raison, ça marche très bien. Asseyez-vous. Le lieu est
idéal pour que je vous fasse part en tête à tête de mes projets.
— Parfait. Ou bien dans la Jaguar ? Le moteur joue le même rôle.
— Non, j’aime bien cet endroit. Ecoutez, ne me demandez pas quand parce
que je n’en ai aucune idée, mais j’ai beaucoup réfléchi.
— Je fais les bagages ?
— Euh non, j’ai décidé de rester. Bon Dieu ! Je crève de trouille, je ne
comprends pas un quart de ce qui m’arrive, tout le monde sait plein de choses
sur tout et moi je ne sais rien de rien, vous êtes tous beaux, mais putain,
Glaymore est à moi, et je vais y rester. On va faire passer cette putain d’île dans
le XXIe siècle, et je vous prie de croire que ça va laisser des traces de gomme
sur les poulets ! Vous êtes avec moi Baldred ?
— Allez-y Thomas, je ne comprends rien à ce que vous dîtes, c’est très bon
signe. Je suis avec vous ! Vous ne voulez pas qu’on retourne au bureau pour que
je prenne des notes comme un vrai secrétaire ?
— Non, l’important c’est, le principe, l’idée, le dessein. Monsieur Ba, le
Jardinier, Assleflip, Mac Beal : ils ont tous un plan, un système, une méthode.
Vous aussi Baldred avec vos faux airs de Zorba le Scot, vous avez un système
n’est ce pas ?
—Sans destruction pas de construction ; sans barrière pas de courant ; sans arrêt pas d'avance. »
— Mao aussi il avait un plan, mais moi, jusqu’à aujourd’hui, je n’en avais pas.
Ou celui de tout le monde : arriver à faire plus envie que pitié, me faire aimer,
rêver d’un destin plus grand et avoir les bons numéros au loto sans avoir à jouer.
Ce n’était pas vraiment un système, à peine une thérapie, plutôt un mimétisme.
Aujourd’hui, c’est différent, ce qu’il faut faire s’ouvre devant moi comme un
escalier de lumière. Ne croyez pas que. Je sais que je ne suis pas le messie, ni le
fils ignoré d’un roi retrouvant enfin sa place. Le hasard le plus absurde m’a
conduit à cette place et je dois vous avouer que malgré tout, j’adore ça !! Donc
je vais vous livrer tout cela comme ça vient, vous me direz à la fin à quoi ça
ressemble :

LA SUITE AU PROCHAIN ÉPISODE ............



