09 novembre 2008
LANDLORD # 49

50. Aethelfrith et les quarante serviettes.
En sortant de la chambre aux secrets, Thomas se sentait épuisé, il décida
de remettre la suite de la visite à plus tard. Ils descendirent l’escalier et
trouvèrent Aethelfrith à son poste dans le hall. Il s’affairait face à une console où
il pliait des serviettes blanches.
— Votre Grâce désire-t-elle prendre le thé ?
— Non merci, je crois que j’ai plutôt besoin de me dépenser un peu. Que faites
vous avec ces serviettes, c’est très joli.
— Merci Votre Grâce. Je m’entraîne. Dans son Traité des serviettes, Hoguereau
répertorie les quarante pliages traditionnels. On ne présente pas sur une table
convenablement dressée la serviette sans se soucier du menu et des convives,
suivant que le plat principal soit du gibier ou du poisson, que l’invité à honorer
soit Ambassadeur du Japon, ou membre de la famille royale. Certains pliages
sont assez complexes, et il importe de ne pas perdre la main. Aussi lorsque mon
service m’en laisse le loisir, je pratique afin de rester au meilleur niveau. Voici la
fleur de lotus, et ici la fontaine des dieux. De quelle manière Votre Grâce souhaite-telle
se distraire ?
— Un tour de Bugatti, Non ?
— Merci Baldred, je pensais plutôt à prendre un peu d’exercice. Que me
proposez-vous Ashleyfrousse ?
— Aethelfrith, si Votre Grâce souhaite pratiquer une activité sportive, le
château peut lui en proposer de très variées. Par exemple le croquet.
— Le croquet...
— Le croquet, Votre Grâce, est un jeu fort excitant, qui sollicite le corps autant
que l’esprit. Il consiste à frapper avec adresse une balle de bois au moyen d’un
maillet pour qu’elle passe sous de petits arceaux en un parcours qu’il convient
de réussir le plus rapidement.
— Oui, je connais ce jeu, une autre proposition Achelesfrites ?
— Aethelfrith, si Votre Grâce n’a pas l’habilité requise pour ce jeu d’adresse et
de stratégie, elle peut pratiquer l’équitation, les écuries du château sont réputées.
— Il y a des écuries ici ?
— Et de fort belles, dit Baldred, le responsable du haras avait été renvoyé par
votre prédécesseur, il faudrait songer à le remplacer.
— Ah ? C’est que je n’y connais rien en canassons, pour tout vous dire j’en ai
même un peu peur. Qui s’en occupe en ce moment ?
— Une des chambrières je crois, Bridget, non ? Elle monte depuis l’enfance.
— Très bien, vous demanderez à miss MacBeal de m’envoyer Bridget dès que
possible. Vous parliez d’autres sports Astrefliss ?
— Aethelfrith, Votre Grâce, je ne vous suggérerai pas une partie de polo qui
cumule le maillet et le cheval. En revanche, le château comporte plusieurs cours
de tennis, herbe et terre battue.
— Le tennis, c’est ce truc où deux dadais en short se disputent un jaune d’oeuf
avec des passoires plates ?
— Puis-je me permettre de déconseiller le criquet à Votre Grâce ? Ainsi que les
jeux d’équipes qui exigent un certain entraînement, et une équipe ? Il reste la
salle de gymnastique, la piscine, la salle d’escrime, la salle de billard, le champ
de tir : arc, arbalète, revolver, carabine, mitra...
— Il y a une piscine au château ?
— Certainement, une piscine d’eau de mer, olympique, chauffée avec sauna,
jacuzzi, plongeoir de douze mètres.
— Parfait, nager est à peu près le seul sport qui ne m’endorme pas
instantanément, sans doute la crainte de me noyer. Vous m’accompagnez,
Baldred ?
—Un secrétaire n’est pas un esclave.
—Alors rejoignez moi pour l’apéro, je vous suis Afterflip.
Il leur fallut un petit quart d’heure en suivant couloirs et coursives, en
traversant courette et patios, en descendant des escaliers droits et courbes pour
déboucher enfin dans quelque chose que Thomas n’avait jamais vu, ni même
imaginé.
Au pied de la falaise où se dressait Glaymore Hall, une faille abrupte
entaillait profondément la roche, c’est là, protégée par une verrière 1900,
qu’avait été installée une piscine immense. Le bassin était bordé de pierre
blonde. La structure métallique découpait le ciel en toile d’araignée qui se
reflétait en éventail glauque dans l’eau plus émeraude que turquoise. Dans de
grandes caisses en bois, des orangers et des citronniers, des palmiers et des
bougainvilliers se succédaient, rythmant les piliers de marbre qui soutenait
l’ensemble. Le fond de la faille avait été laissé brut, et, du roc brun, l’eau coulait
en cascade dans un premier bassin, pour ne pas troubler le miroir de la piscine.
Des lustres de cristal descendaient assez bas au-dessus de la surface pour les
bains nocturnes. Un élégant salon de jardin était placé face à la mer. Des bois
flottés aux formes fluides et animales servaient de supports à diverses plantes
épiphytes, en particulier des orchidées. Dans une chaleur de serre, des lianes
tropicales aux fleurs étranges s’accrochaient aux montants métalliques.
Aethelfrith le conduisit dans une sorte de cabane en teck et lui montra les
cabines ainsi que les placards où étaient rangés les maillots de bain et les
serviettes.
La lumière déclinait, des nuages noirs hâtaient le crépuscule et Thomas
ne put retenir un “ Ooooh” un peu ridicule quand Aethelfrith alluma les lustres
au moment où il sortait des cabines. Le butler, se retira après avoir assuré qu’il
reviendrait servir l'apéritif au moment propice.
La mer était grosse, des vagues impressionnantes s’engouffraient dans la
faille avec cette fameuse vitesse d’un cheval au galop, l’écume montait vers lui
en s’amplifiant pour éclater en geysers sur les derniers brisants et retomber en
pluie sur la verrière. Bulle dans la tempête, il se laissa glisser dans l’eau tiède. Il
fit la planche, les oreilles bercées par la rumeur des vagues claquant sur les
rochers qui soutenaient la masse du château.
Il fallait éclaircir la seule ombre au tableau, il fallait régler cette histoire de
fantôme. Il n’y croyait pas. Mais à peine sa voix mentale avait-elle proclamé
cette affirmation comme un défi qu’une irruption d’images atroces monta en lui
comme une vague, devenant plus distinctes en s’approchant puis refluant pour
mieux l’attirer. Ce vide, cette aspiration qui le laissait comme englué dans des
algues froides était le plus terrible, car, à y bien réfléchir, les seules images
affreuses disponibles lui venaient du cinéma : il s’agissait d’une horreur de
convention qu’il pouvait reconnaître. Seul le vide glacé pouvait encore lui faire
peur. Son expérience de la peur était trop commune, la réalité était trop
effrayante pour que les fantômes ne l’effraient vraiment. La conclusion aurait
dû l’aveugler bien avant : on le manipulait. Quelqu’un, le fameux B, voulait
l’effrayer, lui faire quitter l’île avant qu’elle ne devienne irrémédiablement
sienne. Il s’ébroua, glissa sur le ventre et entama une brasse énergique tout en
réfléchissant. Rien de ce qu’il avait vu n’était impossible à truquer. Il comprit
que ce qui lui avait été infligé ne faisait que recycler l’imagerie la plus banale du
cinéma d’horreur. Il atteignit le bord de la piscine, bascula et se propulsa dans
l’autre sens, il allait devoir repenser à sa condition physique. Il refit la planche
au milieu de la piscine. Il se sentait plus calme, plus clairvoyant, quand le ciel
noir se fendit d’un éclair compliqué, la verrière entière grelotta sous le coup de
tonnerre qui suivit immédiatement. Les lustres s’éteignirent et une voix toute
proche lui glaça l’oreille : “ Enfin, tu es seul...”

LA SUITE AU PROCHAIN ÉPISODE ............AAAAAAAAAAAHHHHHHHHHHHHHHHHHHHHHHHHHH !!!!!!!!!!




