Le Petit Bazar de Betsileo

vrac de jolis plaisirs et petits bonheurs de l'enfance à partager..................

21 décembre 2008

LANDLORD # 55

 TIC_TIC

JE SUIS EN RETARD , EN RETARD ..........
VITE C'EST L'HEURE DE MON FEUILLETON
ET BON APPÉTIT ...........
LORDLAND_INTRO

55. Yquem et Petrus

La porte de la salle de bain, en chêne centenaire et cloutée de fer, resta
immobile. La perte du Ri**tril laissa Thomas face à son destin, il glissa sa main dans
un des paniers confectionné par Aethelfrith et sentit sous ses doigts le contact
rassurant d’autres bouteilles. Il ôta le bouchon et porta le goulot à ses lèvres : un
bourgogne blanc pouvait faire des miracles. Le dîner qui leur avait été servi avait été
un miracle.

Tandis qu’il discutait avec Baldred, le butler avait placé devant eux avec célérité
et précision une multitude de petits récipients de formes variées. Il servit de sa main
gantée de rouge des blinis odorants, puis disposa les coupelles, souleva les couvercles
et débita sur un rythme de gardien de musée arrivant dans la salle de la Joconde :
Farandole d’oeufs de poisson : dans l’ordre des couleurs du blanc au noir en passant
par le jaune et l’orange : oeufs de corégone blanchâtre, de lotte de lac, de lavaret, de
marène, de poisson volant : tobiko parfumé au wasabi, au gingembre ou au noir de
calamar, oeufs de truite arc-en-ciel, de saumon, d’esturgeon sevruga, oceistre et
béluga. Il y avait également des oignons hachés, de la crème fraîche, de la crème sûre,
du beurre fondu, de la purée de jaune d’oeuf, des cornichons géants, de citrons verts
et jaunes en rondelles et de cédrats en zestes, du raifort, du wasabi, du persil arabe ou
chinois, des baies rouges et noires et encore une multitude de petits pots qui
permettaient de composer sur son blini une oeuvre unique et inoubliable. Baldred
explorait avec enthousiasme, Thomas l’imita, mais son plaisir était terni par les trop
nombreuses questions qui l’assaillaient.

— Selon vous, quel est votre rôle auprès de moi ?
Baldred termina la disposition de son blini, généreusement tartiné de caviar
mordit avec délectation et soupira.

— Que serait le caviar sans blinis ?

— Dois-je considérer que c’est une réponse à ma question ?

— Faire-valoir, Laurell et Hardy, yin et yang, le concentrique et l’excentrique,
signifiant et signifié, avers et revers, Arnold et Willy, caviar et vod... Aethelfrith ! Il n’y
a pas de vodka ?

— Il est sorti, sans doute chercher la suite, je me demande d’ailleurs où peut bien se
situer la cuisine... Soumiani n’existe pas.

— Vous en êtes sûr ? Pauvre garçon.

— Que savez-vous de Bibi ?

— Bibi existe, c’est un vrai avocat, qui travaille en général pour de vraies ordures :
mafia écossaise, producteurs richissimes, jet-set et autres beautiful people en exposition
ou en perdition, magnats indélicats, hommes politiques vendus, fausses princesses
mais vraies duchesses. Une sorte de Verges du grand capital.Thomas, il faut goûter ce
tobiko. Aethelfrith mon garçon, vous nous avez manqué. Il n’y a pas de vodka ?

— Ici Monsieur, dit le butler en désignant une sorte de torpille nickelée qui fuma
quand il l’ouvrit, parfaitement glacée. Puis il déposa devant eux un plat qu’il
découvrit, une vapeur s’éleva en champignon atomique d’arômes contrastés.

— C’est la même odeur que dans les trucs apéritifs, Etlefrrrlow, qu’est-ce que c’est ?

—Aethelfrith, Votre Grâce, filet de légine au foie gras.

— Je vous l’avais dit, Thomas, c’est de la légine australe, le meilleur poisson du
monde, un truc affreux qui vit dans la glace.

— Jamais entendu parler, dans la glace ?

—Pratiquement, les Japonais en raffole, les pêcheurs le surnomment l’or blanc
tellement il est coûteux. Pas dans les moyens d’un petit professeur n’est-ce pas ?
Goûtez.

— Il est donc logique que Sir Lawrence le connaisse ?

— La connaisse, je crois que ce poisson, pourtant très laid, est féminin : une légine,
Bien sûr qu’il devait la connaître, c’est un morceau de Lord. Aethelfrith, mon petit
lapin, il n’y a donc rien à boire ?

— Château d’ Yquem 1947 Monsieur.

— Je parlais de Bibi.

— En effet, un sacré requin, le Landlord de Glaymore, c’est tout à fait dans ses
cordes. Nous sommes juste deux petits poissons, non ?
L’échange des propos se ralentit, les deux convives guidés par le butler avaient
presque constamment la bouche pleine.

— Baldred, dit enfin Thomas, ce soir, je contre-attaque, sauvagement, un toast je vous
prie. Ce foie gras est divin. Après le dîner, puisse-t-il ne jamais finir, vous
m’accompagnerez au bureau, il me faut des armes... Je... C’est du vin ça ?

— Hein ! Il est bouchonné ?

— Non, c’est simplement qu’il est...

— Divin, oui, du 47. Thomas, si vous cherchiez un sens à notre présence ici, vous
l’avez trouvé. Nous dénicherons des armes. ne vous inquiétez pas. Je suis sûr que vous
saurez faire face et que demain je vous retrouverai avec les filles sur la plus haute tour
du château, déguisé en pirogue congolaise ou en maréchal d’empire et que vous me
direz : “ Baldred, je vous jure que ce n’est pas ce que vous croyez !”. Aethelfrith, mon
petit canard, cette bouteille, il y en a d’autres ?

— Les Landlords de Glaymore sont apparentés au Lur Saluces, qui ne manquent pas
de nous faire parvenir une centaine de bouteille par an, les années qui le méritent,
bien entendu.

— Pourriez-vous aller chercher une ou deux autres bouteilles qui le méritent, et
demander à Monsieur Ba de me préparer un petit panier, genre médianoche, ma nuit
risque d’être longue.

— Oui, Votre grâce, puis-je débarrasser ?

— Allez-y, et s’il vous plaît Asheyfouette, ce soir on veut toutes les options, fromage,
dessert, café, pousse-café.

— Aethelfrith, Votre Grâce certainement. Petrus 1961 ?

— Si vous le dites...

— Thomas, nous n’en parlerons plus, mais lorsque Aethelfrith, propose du vin ou
lorsque je parle de voiture, non ? Prenez l’air recueilli, fugacement.

— L’air recueilli ? Comme ça ?

— Pas exactement. Une bouteille de Petrus d’un aussi bon millésime peut valoir plus
de 20 000 euros... voilà, maintenant vous avez l’air recueilli.

Thomas grogna en mordant dans le sandwich au foie gras. Ils allaient voir qu’il
n’allaient pas se laisser impressionner. Il avait maintenant hâte que ça commence. Il
changea de bouteille et téta l’Yquem au goulot.

Baldred s’était effondré sur le canapé du bureau, la bouteille de Drambuie sur
le coeur. Thomas l’avait bordé dans un plaid. Il était juste que le héros se retrouve
sale, leus, shlass, putain ! Seul.

Poussant sa brouette qui couinait doucement, il avait pris la direction de sa
chambre. Il suffisait de suivre le corridor éclairé en se forçant à ne pas regarder les
sombres couloirs latéraux d’où provenaient courants d’airs froids, humidité glacée,
rumeurs tristes et bruits étouffés. Il se serait d’ailleurs perdu s’il n’avait rencontré
MacMillan en chemin. Absorbé par ses pensées, il avait manqué percuté le vieil
homme occupé à changer une ampoule. Il portait une sorte de bleu de travail délavé et
une casquette de chauffeur de locomotive. Il regardait Thomas avait surprise. Le
Landlord pensa qu’il devait saluer son petit personnel qui travaillait encore malgré
l’heure tardive. Ils se firent face, MacMillan se figea en une sorte de garde-à-vous un
peu penché. Il n’osa pas lui serrer la main, et hocha la tête d’un air satisfait. Thomas
se souvint des talents colombophiles de MacMillan et tenta un compliment : il désigna
son interlocuteur d’un air approbateur puis leva ses deux mains en une imitation
maladroite d’un envol de pigeon. L’autre approuva doucement, l’air un peu inquiet.

Pour être complet, Thomas roucoula un petit coup en mimant la parade du mâle, ce
qui pétrifia tout à fait MacMillan. S’estimant assez couvert de ridicule, Thomas
décida de clore l’entretien et tendit la main en guise de bonsoir. Le réparateur la
regarda avec étonnement puis avec embarras ; il chercha un moment dans ses poches
puis laissa tomber une pièce dans sa paume. Il ramassa sa sacoche de vieux cuir, porta
deux doits à sa casquette et disparut rapidement en sifflotant un air mélancolique.

Thomas glissa la pièce froide dans sa poche et reprit son chemin. Mac
Milan semblait aussi fou que les autres habitants du château, mais au moins, il était
laid.

Thomas sursauta, des pas résonnaient dans sa chambre, il se maudit de n’avoir
pas réapprovisionné sa mitrailleuse. Il arma la winchester à canon scié de Joss Randall
et visa, le doigt sur la détente. Mais la porte ne s’ouvrit pas sur le visage incomplet de
MacForthy, un doigt léger toqua trois coups. Surpris, il tira au moment où il entendait
une voix de femme demander : “ Vous êtes seul ?” La détonation résonna comme un
tonnerre dans la salle de bain, avec en contrepoint le ftiouuuuuvvvvv de la balle,
exactement comme dans le feuilleton, ce qui était quand même une satisfaction alors
qu’il voyait avec horreur la porte s’ouvrir et un corps féminin glisser lourdement sur le
sol. “Annie !?” s’exclama-t-il en se précipitant vers sa malheureuse victime.

joss_randall

POUR CAUSE DE FÊTES ET DE FLEMME DE FIN D'ANNÉE : PROCHAINE PARUTION
L'ANNÉE PROCHAINE !!!!


lordland_fin




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