04 octobre 2009
LANDLORD # 72

VITE ! C'EST L'HEURE DE MON FEUILLETON !!!!
73. Bavardages et camouflage.
Il n’y avait personne derrière lui, ni à droite, ni à gauche.
— Où êtes-vous ?
— Fais semblant de regarder le paysage. Je suis tout près, mais il ne serait pas prudent
de me montrer.
— Je ne pense pas que quelqu’un puisse nous voir. Brodie est parti.
— J’en doute. Garde tes mains dans les poches. Retourne-toi lentement vers la mer,
l’air innocent, comme si tu admirais un paysage à la con. L’air innocent, pas
demeuré. Chut ! As-tu appris quelque chose d’intéressant ?
— Des tas de choses.
— ...
— ...
— Et ben, tu la craches ta pastille ?
— ...
— Je rêve, il boude. Regarde discrètement sur ta gauche, à sept heures, une
cinquantaine de mètres. Tu vois quoi ?
— ...Rien, il n’y a rien. Un buisson, vous essayez de me faire peur.
— Ecoute, ma position n’est pas confortable et on n’a pas beaucoup de temps. Mes
déplacements sont limités mais j’ai pu fouiner un peu, sans vraiment trouver grandchose.
L’île est en black-out et je ne veux pas attirer l’attention sur moi ; je sens qu’il
se passe quelque chose mais dès que je crois avancer tout devient cotonneux. Que fait
le buisson ?
—...Putain, il bouge !
— O.K. Un pasteur Brodie est caché dans le paysage, sauras-tu le retrouver ?
— Que...que...Que dois-je faire ?
— Rien, regarde le paysage, genre l’homme face à la mer, confrontation de leurs
mystères, profondeur de leurs abysses, violences de leur fureur. Tout ça pour finir par
pisser devant. Je me demande vraiment quel intérêt ça a : t’as vu une vague, tu les a
toutes vues. Bref. Alors ?
— Alors je ne suis pas aussi demeuré que vous semblez le croire, j’ai résolu une
énigme quasi millénaire. Même Brodie n’en revenait pas.
— Et c’est quoi ta trouvaille ?
— Le fantôme, c’est pas MacForthy, c’est MacGuffin ; c’est MacMillan qu’est
MacForthy.
— Et ?
— Et c’est déjà plus que ce qu’une certaine Annie Beaudit a pu découvrir, toute
maligne qu’elle prétende être.
— MacGuffin... Les salauds... Ecoute Toto, les fantômes à mon avis c’est de la poudre
aux yeux, c’est la partie émergée de la cerise sur le gâteau. Ne nous laissons pas
distraire. Laisse tomber les fantômes. Le Baldred, en revanche, il n’est sûrement pas
blanc-bleu. Pourquoi va-t-il si souvent dans la tour malingre ? Il en est où le buisson ?
— Une quarantaine de mètres... la tour aux pigeons ? Je l’ai chargé des
communications... Putain, vous croyez qu’il est de mèche avec MacMill...Forthy ?
— C’est louche aussi cette histoire de pigeon, Ils ont forcément un moyen d’émettre.
Vous allez le surveiller et trouver le moyen de visiter cette tour. Je donnerai mon
chignon à couper qu’il essaiera de vous en empêcher.
— J’ai confiance en Baldred.
— Ca ne veut pas dire grand-chose, tu faisais bien confiance à ta femme, total...
— Mais... Comment vous savez ça vous ?!
— Bah, Audrey a pu subtiliser ton dossier chez Soumiani. je l’ai un peu lu... Le
buisson ?
— Laissez le buisson ramper ! Putain, vous avez lu mon dossier ! Ma vie privée...
— Bon Toto, dossier est un bien grand mot, va pas t’imaginer le gros classeur gris
marqué TOP SECRET avec épluchage de tes vies invisibles. C’était une seule feuille
format A4, très aérée, un pedigree de chihuahua né sous X. Le seul truc un peu
croustillant, c’est ton divorce, t’imagines... Bon. Alors Baldred, à surveiller. Et aussi le
cuistot.
— Pourquoi ? Il est génial ce type, un magicien.
— C’est le mot, parce que j’ai pu piquer un inventaire : il rentre dans sa cuisine de
quoi nourrir un régiment, et tout ça ne sert pas à fabriquer les trois crottes de nouvelle
cuisine qui te sont servies.
— C’est excellent et vous n’y connaissez rien, et puis il y a tout le personnel du
château qu’il faut nourrir.
— Même, quelque chose ne colle pas, les quantités sont énormes. Et la dinde ?
— Vous voyez, vous dites n’importe quoi. Monsieur Ba ne nous a pas encore servi de
dinde.
— Je parlais du majordome rougeoyant.
— Assproefhervessse ? Je ne sais pas trop, il m’intimide un peu. Vous le trouvez
louche ?
— Lui ? Louche ? Nooooon, il décorerait à lui tout seul un char de la Gay Pride, si les
vampires en organisaient une, je...
Un éternuement étouffé interrompit Annie.
—... Ah, c’est le réveil de la nature, reprit-elle plus bas, assez regardé le paysage,
même vous, ça finirait par attirer les soupçons. Je me sauve, ouvrez l’oeil. Non, ouvrez
les tous.
Thomas regarda le buisson qui tremblotait à une quinzaine de mètres. La
tentation de dévoiler l'ecclésiastique le fit sourire “ Alors, révérend, pas très ardent
votre buisson...” Il se retint et fit quelques pas dans la direction des rochers derrière
lesquels Annie Beaudit avait dû se dissimuler. Etait-elle partie en rampant sous une
touffe de bruyère ?
C’était plus simple et plus compliqué. Un renfoncement à peine visible dévoilait
si l’on se penchait un trou noir à peine plus grand que l’ouverture d’un terrier. Un
léger courant d’air et une odeur de cave trahissait un de ces souterrains dont
Glaymore était réputé être truffé. Son humeur s’assombrit. Son bonheur d’être le
maître d’un tel endroit était également miné par les sombres galeries du doute, de
l’ignorance et de la peur. Il décida qu’Annie ne lui était pas sympathique, que Baldred
était l’ami paternel dont il avait toujours manqué, et qu’il avait assez prouvé ce jour là
qu’il n’était pas si nul qu’il en avait l’air.
Un raclement lui fit relever les yeux. Le buisson en avait profité pour se
rapprocher à moins de cinq mètres. C’était un fort beau buisson, bien touffu, en
forme de vague que Brodie avait dû avoir un mal fou à déraciner. Le Révérend devait
avoir une bien piètre opinion du nouveau Landlord pour se cacher de manière si
voyante. Thomas chercha un moyen de se venger. Il n’avait malheureusement plus du
tout envie de pisser mais, saisit d’une brusque inspiration, il s’approcha du buisson et
articula distinctement :” Non, ils ne se doutent de rien... Dans trois
jours...Oui...excellente idée. Je donnerai le signal...Comme convenu. Bien pris ?
Parlez... OK je répète..OK. Fin de transmission. Roger. Terminé.”
Il reprit le chemin du château en sifflotant.

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