27 septembre 2009
LANDLORD # 71


71. Une vieille envie.
Seul. Cela n’avait pas été sans mal. Le révérend avait très mal pris son caprice.
Une fois l’affaire des différents MacMachin réglée, ou à peu près, quelques
interrogations demeuraient, Thomas avait demandé le chemin du château.
— Je vous raccompagne, évidemment.
— Merci, Révérend, quelques kilomètres de marche solitaire me feront du bien. je
suis sûr que vous avez beaucoup de choses à me dire sur le moindre rocher, et une
autre fois je serais heureux de connaître l’histoire profonde de mon île, mais
aujourd’hui j’aimerai y promener un regard neuf et agréablement superficiel, y avoir
mes propres repères, être attentif à mes propres sensations. Je ne suis pas un trop
mauvais lecteur, et les paysages sont des documents que j’aime déchiffrer, seul. Ainsi,
je peux suivre ce sentier ? Toujours tout droit ?
— Ce n’est guère prudent, Sir, et je m’en voudrais s’il vous arrivait quelque chose. Je
préfère vous tenir compagnie.
— Il ne m’arrivera rien, je vous ferai envoyer un pigeon dès mon arrivée. Donc tout
droit ?
Brodie le regarda un moment droit dans les yeux et un frisson glacé le
parcourut. Mais il soutint le regard. L’époque des hésitations s’éloignait en jaunissant.
Le révérend dut le sentir. Il regarda par dessus l’épaule de Thomas.
— A cette heure, vous n’avez sans doute rien à craindre, si vous suivez bien mes
indications : En suivant CE sentier, vous arriverez à une pierre gravée, elle est
d’époque viking, d’après la légende...
— Révérend...
— Vous prendrez alors à gauche et vous serez rapidement sur la route.
— Et si je prends à droite ?
— Je jure sur la Bible que je ne vous laisserai pas prendre seul le chemin des falaises.
— Je vous taquinais.
— Sir Thomas, écoutez moi bien. Tant que vous serez à proximité du rivage, ne vous
laissez approcher par aucun cheval ou aucune créature qui pourrait laisser supposer
qu’elle vienne de la mer : odeur iodée, algues dans la crinière ou la chevelure,
coquillage pour quelque usage que ce soit.
— Pas de coquillage, OK.
— De même, vous n’accepterez aucune sollicitation de tout individu qui porterait un
béret rouge.
— Certainement, pas de bonnet.
— De béret, Sir Thomas, rouge. Vous refuserez également toute demande émanant
d’une femme, jeune ou vieille, qui la solliciterait pour essorer, battre, laver ou étendre
du linge.
— Comptez sur moi, vieille ou jeune.
— Tant que vous serez sur la lande, si vous entendiez une musique, n’en cherchez à
aucun prix l’origine, surtout si elle est vive et entraînante et qu’elle paraît toute
proche.
— C’est entendu.
— Promettez moi en outre de ne vous aventurer dans aucune grotte, faille ou autre
cavité dans le sol ou la roche. De ne répondre à aucun appel, rire, chuchotement
venant de votre gauche. De ne jamais vous retourner sans avoir compté jusqu’à trois.
Chassez tout oiseau blanc et noir qui chercherait à vous survoler.
— C’est noté. Merci Révérend de votre aide. Je vous envoie un pigeon sans faute et
on visite cette île, mais alors à fond, dans quelques jours. Allez-y sans crainte, au
revoir, je vous regarde...
— Ne ramasser surtout pas d’objet brillant.
— Rassurez-vous. Au revoir... Oh, Révérend ! Non rien. Aha ! Je vous ai eu : vous
vous êtes retourné sans compter jusqu’à trois. Vous voyez, pas de raison de vous
inquiéter, je suis à fond.
Seul. La silhouette noire disparut rapidement et Thomas respira trois fois à
pleins poumons. Il resta un moment à contempler la mer dont le bleu s’argentait par
petites touches. Puis, les mains dans les poches, il suivit le sentier, le coeur
étonnamment léger. La pièce d’or était fraîche sous ses doigts. Avec un peu de chance,
cette nuit verrait la fin de ses cauchemars et la délivrance d’une vieille âme entêtée à
recevoir son salaire. Billie allait adorer. Il la laisserait mener toutes ses expériences,
pour la dernière fois. Putain ! Il avait oublié de reparler à Brodie du visage dans le
miroir.
La pierre levée était gravée d’étranges serpents entrelacés. Il la caressa du bout
des doigts, Il n’avait jamais touché de trucs vikings auparavant. Ils avaient foulé cette
même terre, regardé le même paysage. Pourquoi avaient-ils laissé un tel témoignage ?
Le vieil historien avait parlé d’une légende... Il prit à gauche, le sentier montait et la
marche l’échauffait agréablement. Son corps retrouvait des sensations oubliées. La
brise faisait comme un souffle sur sa peau. Il se retourna pour profiter de la beauté
du paysage.
Seul. Venu du fond des âges, il sentit une obscure envie grandir en lui. Depuis
combien d’années n’avait-il pas goûté ce plaisir simple. Le vieux rituel. Marquer son
territoire. Christophe Colomb avait dû faire ça en débarquant, avant de planter la
croix, les deux pieds enfin sur la terre ferme. Cérémonie personnelle. Pisser face à
l’immensité. Un coup d’oeil circulaire. Le frisson de l’air plus frais. Une trajectoire
parfaite. Un son joyeux. Tout seul. Fin de la pensée...
— Tu es seul ?
Le jet s’affola, quittant la parfaite parabole. Retour de la pensée. Panique. Très
seul. La sueur glaçait sa nuque. Thomas réalisa que la voix venait de sa gauche.
— Hey, Thomas ! Tu m’entends ? C’est moi, Annie Baudit...
— Je... je ne dois pas répondre à ce que j’entends par la gauche.
— Et ben retourne-toi, tu m’entendras par la droite ! dit la voix chantante et
légèrement exaspérée
Abandonnant la dernière goutte à son triste sort, il rangea tout ce qui dépassait
en réfléchissant à la suggestion de la voix qui sonnait bien comme celle d’Annie
Beaudit, s’il se retournait, sa gauche devenait-elle bien sa droite ?
— Tu vas te dégrouiller ?
Il gonfla ses poumons et se retourna en disant :
— Que voulez-vous ?
Putain ! Il avait oublié de compter jusqu’à trois avant de se retourner...
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