18 avril 2009
LANDLORD # 68

68. Auld Lang Syne.
— Je ne comprends toujours pas comment Scott a pu accepter de prendre le
commandement d’un bateau qui porte un nom de chien.
— Simplement parce qu’il l’ignore. Tout le monde l’aime bien ici et on lui a menti.
On lui a fait croire que le bateau avait été baptisé du nom d’une petite fille de la série
Peanuts, vous savez : Charlie Brown et Snoopy.
— Oui, je connais, même si je ne me souviens pas d’un personnage de ce nom.
— Je vous assure qu’il existe, on a eu assez de mal à trouver une bonne raison pour
qu’un aussi beau yacht porte un nom si laid, surtout avec l’hésitation sur le chiffre.
Malheureusement, je n’ai pas pu vous prévenir à temps d’éviter de parler de chien en
présence de Scott.
— Vous ne pouviez pas deviner que vous aviez affaire à un gaffeur né... Qu’est-il
arrivé au dernier Poochie ?
— Il hurlait à la mort toutes les nuits, Sir Lawrence a dû s’en débarrasser. Puis, après
l’affaire de la panthère, il a renoncé aux animaux.
— Une panthère ?
— Noire. Suzanne. Heureusement elle s’est très vite sauvée.
— Sur l’île ? Elle a pu être capturée avant d’avoir causé des dégâts ?
— Euh... Elle n’a jamais été capturée. Elle a été vue pour la dernière fois dans les
caves du château. Vous savez sans doute qu’il existe un vaste réseau de souterrains et
de grottes dans le sous-sol de l’île. Elle a dû s’y perdre et mourir dans un coin.
— Quelle histoire... C’était il y a combien d’années ?
— C’était il y a trois mois.
— Putain...
— Thomas, protesta Baldred, vous êtes censé dire Slangee, avant de boire, n’est-ce pas,
pour nous permettre de réagir.
— Pardon, dit Thomas en s’essuyant les yeux, c’est juste qu’il faut que je m’habitue à
l’idée qu’en plus des fantômes, il y a peut-être une panthère affamée dans les couloirs.
— Elle est apprivoisée, non ?
— Baldred, feriez-vous confiance à un chat de 80 kilos ? Même apprivoisé, que se
passe-t-il le jour où il a décidé de jouer avec vous ?
La main tiède de Betty se posa sur la sienne.
—Parlez-moi de vos nuits, Thomas.
—Le scénario est assez constant. Constant et effrayant. Constant, effrayant et
ridicule : j’ai peur, je perds conscience, et je me réveille dans une tenue absurde :
Armure, kilt ou str... Enfin, je vous passe les détails. La nuit dernière, j’avais décidé
d’affronter Trevor, mais rien ne s’est passé comme prévu.
— Comment est Trevor ?
— Très diminué, mais en pleine forme. Il profère des trucs incompréhensibles avec
une voix lugubre et agite ses moignons. Si au moins je comprenais ce qu’il dit.
—Ecoutez, les fantômes demandent toujours un peu la même chose, non ?
— Ah bon Baldred ? Et que demandent-ils en général ? Vengeance ? Damnation ?
Châtiments Eternels ?
— Justice...
— Baldred a raison, dit Betty, Trevor n’a pas reçu de sépulture, ses restes sont sans
doute encore dans une salle secrète du château. Les Landlords ont toujours refusé de
nous rendre Trevor, au prétexte que toute la famille a été massacrée, ce qui est faux.
— Et puis songez que votre sommeil vous livrait sans défense au fantôme, il n’a pas
réellement cherché à vous nuire, non ? Il ne vous a pas empalé la tête en bas sur un
paratonnerre rouillé...
— Merci Baldred pour cette image qui ne manquera pas de me hanter. C’est vrai
que, jusqu’à maintenant, il agit plus en esprit farceur que frappeur, n’empêche,
putain, il est hideux. Je vous jure que je ferai tout pour retrouver cette pièce secrète. Je
dois voir le Révérend cet après-midi, il me donnera peut-être des indices.
— Pas de son plein gré en tout cas, il a été toujours été l’allié des Landlords contre
nous. Il est tout à fait possible qu’il sache quelque chose, mais il va falloir que vous
soyez habile, très habile.
— Ah ? Dit Thomas, inquiet, et comment on fait pour être habile, parce que j’ai bien
peur d’avoir été absent à ce cours là.
— Et bien, questionnez-le sans en avoir l’air...
— Prêchez le faux pour savoir le vrai...
— Endormez sa méfiance...
— Flattez-le...
— Soûlez-le...
— Soyez subtil...
— Soyez rusé...
— Vous parlez d’une putain de galère de merde.... comme disent mes élèves. Et puis,
il y a Billie. Elle pourrait nous aider. Cette fille passera la nuit avec moi. Enfin... vous
voyez, c’est une sorte de professionnelle. Mais je ne vous cache pas que je ne suis pas
certain d’être le bon Landlord. Je me demande même si le spécialiste ne s’est pas
trompé. Sur l’arbre généalogique de cette famille, je me sens tout au plus le lierre.
— S’il y a une chose dont nous sommes sûrs, c’est que vous appartenez à la lignée des
Glaymore. Dans le cas contraire...
Betty s’interrompit un instant. Ses yeux ressemblaient de plus en plus aux
pierres précieuses, pour leur dureté. Elle poursuivit, les deux hommes suspendus à ses
lèvres, fines nefs chargées de fruits rouges.
— Deux fois, des imposteurs tentèrent de se substituer au Landlord au moment de la
succession. Ils parvinrent à tromper, convaincre ou à corrompre la famille et les gens
chargés d’attester de la filiation. Dans les deux cas, on les trouva au matin du premier
jour, dans la chambre du Landlord, affreusement déchiquetés.
— Putain ! Baldred, on fait les valises !
— Bien, nous partirons donc rassurés, la tête haute. Magnifiques.
— Euh... pourquoi ?
— Thomas, vous n’avez pas été déchiqueté n’est-ce pas ? C’est donc que vous êtes le
Landlord légitime. Partir maintenant, quel geste !
Betty chassa l’ironie d’un envol de la main.
— Croyez-moi, vous n’êtes pas une erreur. Il est même possible que vous soyez la
meilleure chose qui soit arrivée sur cette île maudite depuis plusieurs siècles. Restez,
Sir Thomas de Glaymore, nous avons, j’ai besoin de vous. Slangee !
Thomas saisit à toute allure son dram et le vida pour cacher que cette fois-ci, les
larmes avaient précédé le whisky.
— Chère Betty, mon devoir de secrétaire m’oblige à rappeler à Thomas son rendezvous
avec Beest... Brodie.
— Bien. Demain, je réunirai quelques personnes qu’il faut que vous rencontriez, à
quatorze heures au pub ? Il faudra reprendre les choses avec Scott, je lui parlerai. Ca
va ? Alors il faut maintenant sacrifier au dernier rite de dîner de Burns. Nous nous
levons ?
Betty fit ensuite un geste étrange, elle croisa ses mains ouvertes devant elle.
Baldred l’imita et saisit sa main gauche avec sa main droite ; Thomas les imita
fermant la chaîne des bras croisés.
— Le dîner se termine toujours par une dernière chanson de Burns, sa plus célèbre :
Auld Lang Syne, que vous connaissez sous le titre de Ce n’est qu’un au revoir, mais qu’on
devrait plutôt traduire par Le bon vieux temps. Peu importe le sens d’ailleurs, puisque
chacun frissonne dans sa langue lorsqu’on évoque le bon temps passé ensemble, la
douleur de la séparation et l’espoir de se revoir sur un des rares airs que le monde
entier sait fredonner :
Et pour le bon vieux temps, mon cher
Pour le bon vieux temps,
Nous boirons encore la coupe de l’amitié,
Pour le bon vieux temps.
Faut-il oublier les vieux amis
Et ne jamais s’en souvenir ?
Faut-il oublier les vieux amis,
Et les jours du bon vieux temps ?
Et bien sûr, tu paieras ta chope
Et bien sûr je paierai la mienne !
Et nous boirons encore la coupe de l’amitié
Pour le bon vieux temps.
Nous avons tous deux parcouru les coteaux
Et cueilli les marguerites sauvages,
Mais nous avons erré sur bien des chemins épuisants
Depuis le bon vieux temps.
Nous avons tous deux barboté dans le ruisseau
Du matin ensoleillé jusqu’à midi,
Mais des mers immenses ont grondé entre nous,
Depuis le bon vieux temps.
Et voici ma main, mon fidèle ami,
Et donne moi ta main,
Et nous boirons de tout coeur
Pour le bon vieux temps.
Comme leurs mains s’étreignaient, Thomas décida de ne plus jamais repartir...
12 avril 2009
LANDLORD # 66

67. Arf.
—What do you say ?
—I say : Arf !
Hey bulldog, Yellow submarine, The Beatles.
Le toast à Robert Burns, à la belle Jean et à Lucky Bunchan arracha trois
sanglots à Thomas, et un long soupir de satisfaction. Il se sentait bien à Mara Manor.
Betty remettait les verres à niveau pour le toast suivant, sacré Burns !
— Merci Baldred, dit-elle, pour cet épisode que j’ignorais de la vie du Barde. Si
l’Ecosse a connu de grands hommes, les Ecossaises ne sont pas en général des femmes
qu’on puisse négliger. Le toast suivant est traditionnellement porté aux Lassies...
Thomas dressa l’oreille, enfin un truc qu’il connaissait, Lassie, une histoire
lacrymale de chienne fidèle. Ca devait être le clébard de Burns. Il avait bien composé
une ode au haggis, alors pourquoi pas un toast à son clebs ? Son regard tomba sur
Baldred qui semblait hypnotisé par Betty. Mine de rien, il avait réussi à attirer
l’attention sur lui avec son anecdote amoureuse moisie. Des diverses brûlures internes
qui traversaient son corps, l’une d’elle, qui ne devait rien à la boisson, se fit plus
ardente. Il lui fallait reprendre l’avantage. Avec l’aide du whisky, ce serait bien le
diable s’il n’arrivait pas à pondre un petit compliment qui le replacerait sous les feux
des projecteurs verts de Betty. Il se leva et attendit un court moment que passe le mal
des montagnes. Il empoigna son verre et fit signe qu’il allait parler.
— Chère Betty, cher Baldred, permettez que je joigne ma voix aux vôtres pour
aborder un domaine que je crois assez bien connaître. Car à l’image de ce grand
poète, qui n’a pas eu de Lassie dans sa vie ? J’en ai eu plusieurs et je n’en ai tiré que
des satisfactions. Leur conversation est assez limitée, et c’est tant mieux, car leurs yeux
expriment bien mieux l’intelligence que n’importe quelles paroles. Certains se
contentent de leur faire faire la belle, les imbéciles. Lassie et toutes les autres valent
mieux que cela, humbles compagnes de nos heures bonnes ou mauvaises, au poil si
doux et au regard plus doux encore, elles savent récompenser ceux qui les aiment,
d’un coup de langue, ou en remuant la queue...
Rêvait-il ou bien Baldred se sentait-il mal ? Il roulait des yeux en lui faisant des
grimaces... Quant à Betty, elle avait eu l’air assez surpris de son initiative mais
maintenant, le visage dans ses mains, elle paraissait saisie de convulsions. Alerté par
un instinct tardif, il décida d’abréger son ode aux chiennes.
— ... Et pour terminer, je lève mon verre à la santé de Lassie chienne fidèle, Stangee
Lassie ou, si je puis me permettre : Arf !
Il vida son verre et, content de lui, se rassit pour pleurer.
— Thomas, hoqueta betty, c’est le plus beau toast aux Lassies que j’aie entendu.
— La traduction est-elle toujours une trahison ? Demanda de manière un peu
surprenante Baldred.
Il laissa la portée de sa question faire son chemin dans les esprits embrumés des
deux autres et servit trois drams. Il prit son verre plein et l’éleva à la rencontre d’un
rayon de soleil, il continua :
— Thomas, savez-vous comment on appelle ceci ?
— Euh... un verre de whisky ?
— Non, un dram, sans le e mais comme un drame. Le toast aux Lassies, s’adresse en
général aux dames, et non aux chiens. Lassie veut même dire “jeune fille”. Ce n’est
pas d’abord le nom d’un chien.
— Oh, dit Betty, vous connaissez aussi en France Lassie come-home ? Heureusement que
Scott n’était plus là ! Parler encore une fois de chien devant lui ! C’est ce que le marin
écossais redoute le plus ! Oh Thomas, vous êtes si drôle ! C’est ainsi que doit être un
dîner de Burns ! Imaginez vous que le toast suivant est la réponse des femmes au Toast
to the Lassies.
Elle leva son verre et attendit que les deux autres l’imitent. Thomas n’était pas
hélas assez saoul pour ne pas mesurer la profondeur de sa honte. Il envisagea assez
sérieusement de se réfugier dans un mutisme définitif pour ne plus dire de conneries.
La langue des signes peut-être. Pouvait-on dire des conneries en langue des signes ?
Le verre levé, il attendit la réponse de Betty, prêt à boire son dram jusqu’à la lie. Ce qui
ne manqua pas d’arriver très rapidement puisqu’elle se contenta d’aboyer : “ Arf !
Arf ! “ avant de boire cul sec et de mourir de rire sur sa chaise. Le félon Baldred,
quant à lui gloussait, comme une vieille poule. Une larme roula sur la joue de
Thomas jusqu’à ses lèvres, il la recueillie du bout de la langue, elle n’était pas salée.
Ca y était, il était un vrai écossais, il pleurait du whisky.
—Ravi de vous avoir fait rire, la prochaine fois, j’essaierai de le faire exprès. Puisque
vous avez évoqué les superstitions de Scott, pouvez-vous m’expliquer pourquoi il
commande un bateau qui porte un nom de chien ridicule, et pourquoi n’est-on pas
sûr du numéro ?
Betty partit dans un de ces éclats de rire par lesquels certaines filles donnent un
avant-goût de paradis :
— C’est une histoire très triste, assura-t-elle quand elle fut un peu calmée. Sir
Lawrence avait un certain génie pour se faire détester. Les Ecossais sont, à juste titre,
fiers des chiens qu’ils ont depuis des siècles façonnés pour la chasse ou la garde des
troupeaux : intelligents, discrets, dévoués et fidèles, exactement comme vous les avez
décrits dans votre toast. On trouve en majorité deux races sur l’île : Le Glaymore collie
et une variété locale de lévrier écossais à poils longs et aux yeux jaunes, presque
orange. Il les avait dédaignés pour de petites horreurs montées sur ressorts. Poochie,
l’original, semait la terreur dans toute l’île et disparut un soir de tempête à bord du
yacht qui prit alors son nom. Les habitants n’eurent guère le temps de se réjouir.
Poochie II arriva par porteur spécial avant la fin de la semaine. Le nom du yacht fut
légèrement modifié, comme il allait l’être plusieurs fois. Poochy II adorait semer la
panique dans les troupeaux et dormait sur un coussin de satin blanc. Elle prit un soir
un couloir non répertorié du château, on ne la retrouva jamais. Sir Lawrence
prétendait l’entendre aboyer le jour de son anniversaire. Poochie III était incontinente
lorsqu’elle avait une émotion un peu forte, par exemple quand on l’appelait par son
nom. Sir Lawrence prétendait que c’était son alter ego canin. Elle mordait et avalait
tout ce qu’elle croisait. Un jour, sur les rochers, elle goba un oursin. C’est au Poochy
suivant que la chronologie hésite. Pour remplacer rapidement le défunt, on n’envoya
pas un jeune chiot, sans doute n’y en avait-il pas de disponible, mais une petite
horreur au caractère déjà bien affirmé. Il arriva au château armé de sa baballe qu’il
déposait au pied du lanceur choisi, celui-ci disposait d’environ dix secondes pour
réagir, sous peine de se faire déchirer le mollet. Ce Poochy IV était infatigable. Sir
Lawrence était ravi, Quand il fut las de lancer la baballe, elle était bleue avec des
petites étoiles jaunes, il ordonna à ses domestiques de poursuivre le jeu en son
absence. Le drame survint à son retour, sur le perron. A son habitude, Aethelfrith
attendait le Landlord en haut des marches, il tendait déjà la main pour prendre sa
canne et son chapeau quand, semblant tomber du ciel, une baballe bleue avec des
étoiles jaunes vint rebondir entre eux. Poochy IV suivit sa baballe quelques secondes
plus tard, mais lui ne rebondit pas. Le scandale fut épouvantable ; on chercha
vainement quel domestique avait joué avec Poochy dans un couloir du troisième
étage, une fenêtre ouverte. Sir Lawrence en commanda un nouveau. A son arrivée,
on hésita, le précédent ayant vécu moins de six heures sur l’île, il n’avait pas vraiment
été nommé. Devait-il compter ? On hésita, on tergiversa et, dans le doute, chien et
navire furent nommés Poochy IV, ou V. Slangee !
04 avril 2009
LANDLORD # 65

LA SUITE DES MALEDICTIONS DE GLAYMORE
Banshee
Il est des chapitres de ce livre noir plus difficiles à écrire que d’autres. Dans la
solitude du presbytère, sous la protection de Dieu, mon coeur endurci aux feux des
passions humaines ne peut s’empêcher de cogner à la volée quand ma plume trace
les lettres du mot banshee.
Si j’écrivais le plaisant répertoire des superstitions de nos îles, je n’aurais qu’à
plonger dans les archives pour brosser un nouveau portrait de cette créature en
reprenant les mots de mes prédécesseurs, comme ils le font tous, cascade de copistes
aveugles. Chroniqueur de cette île, je dois témoigner d’une autre réalité. Car il ne
fait aucun doute qu’une banshee réside à Glaymore, qu’elle s’y manifeste
régulièrement et que la connais.
Il ne s’agit pas dans ce chapitre de la collation de faits plus ou moins patinés
par l’imagination du peuple ni de la production de documents “authentiques”, mais
d’un témoignage de première main. La banshee de Glaymore existe bien.
Quoiqu’ennemis irréconciliables, nous avons un but commun, et je ne la trahirais
pas.
Sans rien dévoiler donc qui puisse la compromettre, je peux néanmoins
corriger la vulgate qui se transmet d’ignorant en sot depuis des générations. Voici
donc ce qu’un lecteur à l’esprit trop sombre pourrait trouver sur le sujet :
La banshie ou banshee est en fait la caointeach, la pleureuse, la bean sith,bean
Nighe, la laveuse du gué, la lavandière de la nuit. Ces créatures vinrent sur nos
terres avec les premières bandes celtiques. Elles sont les messagères de l’autre monde,
appelé Sidh en leur langue.
Ce si long voyage dans l’espace et le temps a multiplié les formes de cet être des
frontières. Elle est représentée tantôt comme une belle jeune fille vêtue de blanc, les
yeux rougis d’avoir pleuré, ses larmes de sang teignant sa robe, tantôt comme une
vieille femme vêtue d’une robe verte et d’un manteau gris.
Elle annonce par son cri répété trois fois les décès de la famille dont elle est la
protectrice. Ce cri, d’après les commentateurs, est le mélange du hurlement du loup,
des pleurs d’enfants, des plaintes de la femme en gésine et des cris de l’oie sauvage.
Il couvre le bruit des tempêtes, paraît à la fois proche et lointain, perce les murs,
afflige les coeurs et fait blanchir les cheveux.
Elles est parfois aperçue au lavoir ou au gué ou elle lave les linceuls du défunt
attendu. On doit alors, sous peine de mort, refuser de l’aider à tordre son linge.
La banshee est attachée à certaines vieilles familles irlandaises et des
highlands d’Ecosse qui se disputent cet honneur et s’en partage parfois les offices à
plusieurs.
On connaît sans doute peu de peuples qui n’ait pas sa figure annonciatrice de
la mort, et la banshee telle qu’elle est ainsi décrite mélange sans vergogne des entités
diverses. Voici maintenant mon propre témoignage :
D’abord, Banshee est abusivement féminisée. Il ne s’agit pas d’une “femme”
au sens humain du terme et c’est par analogie de rôle avec une ancienne déesse celte
qu’on la représente ainsi. Sans doute aussi parce que ses fonctions : pleurer, laver le
suaire, veiller sur une famille sont un peu abusivement considérées comme des
fonctions féminines.
Pour moi, quelle que soit la beauté de son visage, il ne s’agit pas d’un ou
d’une banshee, mais de Banshee, même s’il n’appartient pas à un ecclésiastique de
se pencher de trop près sur ces questions. Il n’est cependant pas à exclure que notre
Banshee de Glaymore soit également une espèce à part.
Sa voix est aussi d’une beauté déchirante. J’ai entendu son cri six fois depuis
mon arrivée sur l’île, toujours la veille de la mort d’un membre de la famille du
Landlord. L’évocation traditionnelle qui mêle l’animal à l’humain n’est qu’une pâle
tentative pour rendre la tonalité si pure de la plainte, la pureté de la peine chantée.
Car avant tout Banshee est fidèle, comme le chien au maître.
Car Banshee n’est pas un simple annonciateur de mort, il est un esprit
familier et discret, attaché à une lignée. D’une certaine manière, il en est la
meilleure part, et veille sur elle. On pourrait sans doute parler de symbiose,
d’alliance.
Farouche, Banshee se laisse peu voir, même si un oeil attentif l’aperçoit
facilement. Il est possible de lui parler, et même de bavarder avec lui, mais sa
conversation à peu d’attraits car il se contente de répondre aux questions sur le seul
sujet qui le préoccupe, et, différence capitale avec notre espèce verbeuse, il se tait
lorsqu’il n’a rien à dire. On le trouve facilement sur les seuils ou dans la partie
sombre d’une pièce. En tendant l’oreille, on peut l’entendre sangloter lorsqu’il n’a
rien à faire, la mémoire de ses chers disparus ne le quittant jamais. Il peut
cependant, lorsque son service le demande, faire preuve d’une initiative, d’une
audace et d’une brutalité inouïe.
A l’origine, les banshees furent sans doute nombreuses, j’ignore pourquoi il en
reste si peu, sans doute car elles meurent aussi, quand la famille qu’elles servent
s’éteint. Après une étude minutieuse de toute la littérature sur le sujet, en écartant
les mensonges éhontés et les coïncidences suspectes, je ne pense pas qu’il reste plus de
neuf authentiques banshees sur les îles britanniques, et peut-être une, le cas est très
contesté, en France.
Banshee entre sans nulle doute dans le grand catalogue des démons, c’est donc
indubitablement une créature de Dieu. Banshee et moi, chacun à notre façon,
veillons sur les secrets de Glaymore, et il me survivra.
Je ne donnerai qu’une preuve de son existence, son nom. Le lecteur aurait tort
de sourire, Glaymore fait partie des quelques lieux où ce qui est nommé existe.
Depuis que les deux races s’allièrent, Banshee s’appelle Telfhatrielh.







