12 avril 2009
LANDLORD # 66

67. Arf.
—What do you say ?
—I say : Arf !
Hey bulldog, Yellow submarine, The Beatles.
Le toast à Robert Burns, à la belle Jean et à Lucky Bunchan arracha trois
sanglots à Thomas, et un long soupir de satisfaction. Il se sentait bien à Mara Manor.
Betty remettait les verres à niveau pour le toast suivant, sacré Burns !
— Merci Baldred, dit-elle, pour cet épisode que j’ignorais de la vie du Barde. Si
l’Ecosse a connu de grands hommes, les Ecossaises ne sont pas en général des femmes
qu’on puisse négliger. Le toast suivant est traditionnellement porté aux Lassies...
Thomas dressa l’oreille, enfin un truc qu’il connaissait, Lassie, une histoire
lacrymale de chienne fidèle. Ca devait être le clébard de Burns. Il avait bien composé
une ode au haggis, alors pourquoi pas un toast à son clebs ? Son regard tomba sur
Baldred qui semblait hypnotisé par Betty. Mine de rien, il avait réussi à attirer
l’attention sur lui avec son anecdote amoureuse moisie. Des diverses brûlures internes
qui traversaient son corps, l’une d’elle, qui ne devait rien à la boisson, se fit plus
ardente. Il lui fallait reprendre l’avantage. Avec l’aide du whisky, ce serait bien le
diable s’il n’arrivait pas à pondre un petit compliment qui le replacerait sous les feux
des projecteurs verts de Betty. Il se leva et attendit un court moment que passe le mal
des montagnes. Il empoigna son verre et fit signe qu’il allait parler.
— Chère Betty, cher Baldred, permettez que je joigne ma voix aux vôtres pour
aborder un domaine que je crois assez bien connaître. Car à l’image de ce grand
poète, qui n’a pas eu de Lassie dans sa vie ? J’en ai eu plusieurs et je n’en ai tiré que
des satisfactions. Leur conversation est assez limitée, et c’est tant mieux, car leurs yeux
expriment bien mieux l’intelligence que n’importe quelles paroles. Certains se
contentent de leur faire faire la belle, les imbéciles. Lassie et toutes les autres valent
mieux que cela, humbles compagnes de nos heures bonnes ou mauvaises, au poil si
doux et au regard plus doux encore, elles savent récompenser ceux qui les aiment,
d’un coup de langue, ou en remuant la queue...
Rêvait-il ou bien Baldred se sentait-il mal ? Il roulait des yeux en lui faisant des
grimaces... Quant à Betty, elle avait eu l’air assez surpris de son initiative mais
maintenant, le visage dans ses mains, elle paraissait saisie de convulsions. Alerté par
un instinct tardif, il décida d’abréger son ode aux chiennes.
— ... Et pour terminer, je lève mon verre à la santé de Lassie chienne fidèle, Stangee
Lassie ou, si je puis me permettre : Arf !
Il vida son verre et, content de lui, se rassit pour pleurer.
— Thomas, hoqueta betty, c’est le plus beau toast aux Lassies que j’aie entendu.
— La traduction est-elle toujours une trahison ? Demanda de manière un peu
surprenante Baldred.
Il laissa la portée de sa question faire son chemin dans les esprits embrumés des
deux autres et servit trois drams. Il prit son verre plein et l’éleva à la rencontre d’un
rayon de soleil, il continua :
— Thomas, savez-vous comment on appelle ceci ?
— Euh... un verre de whisky ?
— Non, un dram, sans le e mais comme un drame. Le toast aux Lassies, s’adresse en
général aux dames, et non aux chiens. Lassie veut même dire “jeune fille”. Ce n’est
pas d’abord le nom d’un chien.
— Oh, dit Betty, vous connaissez aussi en France Lassie come-home ? Heureusement que
Scott n’était plus là ! Parler encore une fois de chien devant lui ! C’est ce que le marin
écossais redoute le plus ! Oh Thomas, vous êtes si drôle ! C’est ainsi que doit être un
dîner de Burns ! Imaginez vous que le toast suivant est la réponse des femmes au Toast
to the Lassies.
Elle leva son verre et attendit que les deux autres l’imitent. Thomas n’était pas
hélas assez saoul pour ne pas mesurer la profondeur de sa honte. Il envisagea assez
sérieusement de se réfugier dans un mutisme définitif pour ne plus dire de conneries.
La langue des signes peut-être. Pouvait-on dire des conneries en langue des signes ?
Le verre levé, il attendit la réponse de Betty, prêt à boire son dram jusqu’à la lie. Ce qui
ne manqua pas d’arriver très rapidement puisqu’elle se contenta d’aboyer : “ Arf !
Arf ! “ avant de boire cul sec et de mourir de rire sur sa chaise. Le félon Baldred,
quant à lui gloussait, comme une vieille poule. Une larme roula sur la joue de
Thomas jusqu’à ses lèvres, il la recueillie du bout de la langue, elle n’était pas salée.
Ca y était, il était un vrai écossais, il pleurait du whisky.
—Ravi de vous avoir fait rire, la prochaine fois, j’essaierai de le faire exprès. Puisque
vous avez évoqué les superstitions de Scott, pouvez-vous m’expliquer pourquoi il
commande un bateau qui porte un nom de chien ridicule, et pourquoi n’est-on pas
sûr du numéro ?
Betty partit dans un de ces éclats de rire par lesquels certaines filles donnent un
avant-goût de paradis :
— C’est une histoire très triste, assura-t-elle quand elle fut un peu calmée. Sir
Lawrence avait un certain génie pour se faire détester. Les Ecossais sont, à juste titre,
fiers des chiens qu’ils ont depuis des siècles façonnés pour la chasse ou la garde des
troupeaux : intelligents, discrets, dévoués et fidèles, exactement comme vous les avez
décrits dans votre toast. On trouve en majorité deux races sur l’île : Le Glaymore collie
et une variété locale de lévrier écossais à poils longs et aux yeux jaunes, presque
orange. Il les avait dédaignés pour de petites horreurs montées sur ressorts. Poochie,
l’original, semait la terreur dans toute l’île et disparut un soir de tempête à bord du
yacht qui prit alors son nom. Les habitants n’eurent guère le temps de se réjouir.
Poochie II arriva par porteur spécial avant la fin de la semaine. Le nom du yacht fut
légèrement modifié, comme il allait l’être plusieurs fois. Poochy II adorait semer la
panique dans les troupeaux et dormait sur un coussin de satin blanc. Elle prit un soir
un couloir non répertorié du château, on ne la retrouva jamais. Sir Lawrence
prétendait l’entendre aboyer le jour de son anniversaire. Poochie III était incontinente
lorsqu’elle avait une émotion un peu forte, par exemple quand on l’appelait par son
nom. Sir Lawrence prétendait que c’était son alter ego canin. Elle mordait et avalait
tout ce qu’elle croisait. Un jour, sur les rochers, elle goba un oursin. C’est au Poochy
suivant que la chronologie hésite. Pour remplacer rapidement le défunt, on n’envoya
pas un jeune chiot, sans doute n’y en avait-il pas de disponible, mais une petite
horreur au caractère déjà bien affirmé. Il arriva au château armé de sa baballe qu’il
déposait au pied du lanceur choisi, celui-ci disposait d’environ dix secondes pour
réagir, sous peine de se faire déchirer le mollet. Ce Poochy IV était infatigable. Sir
Lawrence était ravi, Quand il fut las de lancer la baballe, elle était bleue avec des
petites étoiles jaunes, il ordonna à ses domestiques de poursuivre le jeu en son
absence. Le drame survint à son retour, sur le perron. A son habitude, Aethelfrith
attendait le Landlord en haut des marches, il tendait déjà la main pour prendre sa
canne et son chapeau quand, semblant tomber du ciel, une baballe bleue avec des
étoiles jaunes vint rebondir entre eux. Poochy IV suivit sa baballe quelques secondes
plus tard, mais lui ne rebondit pas. Le scandale fut épouvantable ; on chercha
vainement quel domestique avait joué avec Poochy dans un couloir du troisième
étage, une fenêtre ouverte. Sir Lawrence en commanda un nouveau. A son arrivée,
on hésita, le précédent ayant vécu moins de six heures sur l’île, il n’avait pas vraiment
été nommé. Devait-il compter ? On hésita, on tergiversa et, dans le doute, chien et
navire furent nommés Poochy IV, ou V. Slangee !
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