29 mars 2009
LANDLORD # 64

64. Ode au Haggis.
Betty Burke leva son verre, le vida cul sec et s’assit, aussitôt imitée par ses
invités ; le deuxième mouvement étant plus facile que le premier. Baldred résista au
feu de l’alcool grâce à sa technique maintenant éprouvée de la bouche ouverte.
Thomas remarqua que le whisky de Betty ne faisait pas tousser comme celui du
Révérend, mais il faisait pleurer. Elle agita une clochette et une petite femme replète
entra en poussant un chariot, elle leur servit une assiette de bouillon odorant.
— Cher Thomas, dit Betty, le dîner de Burns suit une sorte de rituel avec lequel on
peut prendre beaucoup de liberté pourvu que l’essentiel soit préservé : l’amitié, le
plaisir, le haggis et le whisky. Pour commencer, voici un bouillon de poulet et
poireaux, les machins noirs sont des pruneaux, on l’appelle Cock-a-leekie.
— Joli nom, assura Thomas avec calme tandis que le mot colique résonnait en écho
entre ses deux oreilles.
— On le servait habituellement à la fin des combats de coqs, malheur aux vaincus n’estce
pas ?
Thomas attendit que Betty ait porté la cuillère à ses lèvres pour goûter une
soupe que n’aurait pas renié monsieur Ba.
— Quel dommage que Monsieur MacLeod ne soit pas là, on ne peut pas lui envoyer
un pigeon, Baldred ?
— Impossible, le Landlord a le monopole du pigeon, il est rigoureusement interdit à
quiconque d’en élever.
— Miss Burke...
— Betty.
— Betty, je suis effaré de ce que je découvre sur cette île, j’ai l’intention de changer
beaucoup de choses. Baldred désapprouve, mais je ne peux pas accepter d’être le roi
des pigeons qui se déplace en voiturette sans permis entre deux rangées de
malheureux au garde-à-vous.
—Monsieur Baxter...
— Baldred.
—Baldred est sûrement de bon conseil. Vous n’êtes pas là depuis une semaine et vous
avez déjà considérablement bousculé les traditions : le cérémonial d’arrivée, le renvoi
de l’épouvantable Major, votre présence à Mara Manor...
— Comment, Sir Lawrence ne venait pas ici ?
— Pour rien au monde. S’il me recevait au château, il n’a jamais envisagé même
l’idée de venir ici. Je vous sers ? C’est un Macallan, 1938. 65 ans d’âge. Ce n’est pas
censé exister. Cette île non plus n’est pas censée exister à notre époque. Imaginez-vous
qu’il n’y a pas d’école ? En revenant ici après mes études, j’ai aménagé une pièce en
salle de classe, et je me suis improvisée institutrice.
— Mais...les gens devaient bien apprendre à lire, à écrire ?
— Le minimum était assuré par le Révérend Brodie. Un homme très conservateur
mais également très imaginatif notre Révérend. Sa conception du monde est assez
originale et il a été absolument furieux qu’une femme prétende mettre un peu de
rigueur scientifique là-dedans. Ma petite école fonctionne difficilement.
—Les enfants ne viennent pas ? Leurs parents...
— Je fais salle comble, mais je suis trop loin du village et sur l’île tout se fait à pied, et
l’hiver... Cela faisait deux ans que Sir Lawrence me faisait miroiter une salle au
village.
— Baldred, vous pourrez me faire un petit inventaire des bâtiments qui pourraient
convenir ? Nous avons l’été pour en transformer un en école.
Betty posa une main fraîche sur celle de Thomas. De l’autre, elle resservit une
tournée de whisky.
— Merci, au Landlord !
Le feu de la boisson lui mouilla les yeux et lui frisa les papilles.
Le son de la cornemuse le fit sursauter, la main bienfaisante le quitta et il
comprit qu’il fallait se lever. Il en profita pour essuyer les deux larmes qui avaient
coulé sur ses joues.
La cuisinière était entrée, portant comme le sacrement, un plat qui contenait
une sorte de boule sombre et luisante.
— Robert Burns a composé une ode à notre plat national, le haggis, dont on s’est tant
moqué, en particulier vous, les Français. Il est bien sûr difficilement traduisible, mais
je vais essayer. Vous pouvez vous asseoir.
Le haggis, encore refermé sur ses secrets, fumait doucement devant Thomas.
Betty inclina crânement son béret.
Bénie soit ton honnête et heureuse face,
Toi, des puddings le chef de la race !
Au-dessus de tous tu prends place :
Panse, boyaux et tripes
Tu mérites que tous te rendent des grâces
Longues comme mon bras.
Tu combles le tranchoir qui gémit
Ton derrière semble une montagne lointaine
Ta broche pourrait aider à réparer un moulin
En cas de besoin
Tandis que par tes pores, la sauce suinte
Comme des perles d’ambre.
Betty s’arrêta et Thomas, enthousiasmé par ce petit poème, écarta les mains
pour applaudir en songeant que la France, pays de la bouffe et de la littérature, n’avait
même pas inventé un tel rituel. Il imaginait un dîner Rabelais, un souper Diderot ou
Voltaire, un déjeuner Apollinaire. Ses mains restèrent cependant suspendues car Betty
venait de dégainer de sa chaussette un petit poignard qu’elle brandissait. Elle reprit sa
récitation, en joignant le geste à la parole.
Regarde le paysan essuyer son couteau
Et t’éventrer avec adresse,
Creusant dans tes belles entrailles bouillonnantes
Comme dans un fossé ;
Et alors, oh ! Vision glorieuse
D’une chaude vapeur, puissante !
Au mot éventrer, elle avait ouvert d’un geste précis le haggis qui s’était répandu
en chair parfumée.
Alors cuillères contre cuillères
Tous se serrent et se disputent
Le diable prendra le dernier, il faut y aller
Jusqu’à ce que leurs ventres bien remplis
Soient tendus comme des tambours.
Et que le vieil hôte prêt à éclater
Marmotte : “ Loué sois-tu !”
Y aurait-il quelqu’un, devant son ragoût français,
Ou huileux à rendre une truie malade,
Ou une fricassée qui la ferait vomir
De dégoût absolu,
Qui puisse dénigrer d’un oeil moqueur
Un pareil dîner ?
Pauvre diable, voyez-le devant ses vieux restes,
Aussi faible qu’un roseau desséché,
Ses mollets de coq en lanière de fouet,
Son poing serré gros comme une noix,
Se ruer à travers la mêlée sanglante et le champ de bataille ?
Il en est incapable !
Mais observez le gaillard élevé au haggis
La terre tremble et résonne sous son pas
Serrez dans son large poing une épée :
Il la fera siffler
Et il coupera bras, jambes et têtes
Comme des fleurs de chardons.
Vous, Puissances qui prenez soin de l’homme
Et veillez à leur menu !
La vieille Ecosse n’a pas besoin de brouet détrempé
Qui éclabousse dans les gamelles
Mais, si vous souhaitez une prière reconnaissante :
DONNEZ LUI DU HAGGIS !
Thomas et Baldred applaudirent de bon coeur, et levèrent leur verre en
l’honneur de leur hôtesse et du haggis. Le whisky lui parut un miel de fleurs de
piment.
LA SUITE AU PROCHAIN EPISODE...
22 mars 2009
LANDLORD # 63

VITE ! C'EST L'HEURE DE MON FEUILLETON !!!
63. Une danse en six rounds.
Betty Burke n’avait plus du tout l’air d’une gamine, les pointes effilées des deux
épées vibraient à quelques centimètres de leur gorge. Baldred avait toujours la bouche
entrouverte.
— Connaissez-vous Ghillie Callum ? Demanda-t-elle, les yeux brillants.
— Gigi Cadum ? Répéta Thomas en se disant qu’il allait avoir encore des problèmes
avec ses ancêtres, n...non, je suis presque sûr qu’il n’est pas de la famille.
— En 1504, sous le règne de Duncan Canmore, un prince scot du nom de Ghillie
Callum livra un combat mortel avec un des chefs des MacBeth pendant la bataille de
Dunsidane. Après sa victoire, il prit l’épée de son adversaire agonisant, la posa au sol
en la croisant avec la sienne et se mit à danser au dessus. Cette danse de guerre fut
depuis exécutée avant chaque combat, le danseur doit être assez habile pour effleurer
les lames sans les toucher, ce qui serait un très mauvais présage, hier comme
aujourd’hui...
Puis tout alla très vite. Elle fit une sorte de moulinet qui fit briller les lames et
une plainte monstrueuse s’éleva autour d’eux. “Trevor ! Trembla Thomas, en plein
jour !” Puis le barrissement infernal trouva une forme, un rythme, une origine : la
cornemuse. D’une pointe habile, Betty avait mis en marche une chaîne Hi-Fi. Elle se
pencha souplement et posa les épées en croix sur le sol. Elle leur désigna ensuite un
canapé et d’un doigt impérieux leur fit signe de s’asseoir. Ils obéirent promptement.
Elle eut un petit sourire satisfait puis posant crânement ses poings sur ses hanches, elle
les salua en ployant le buste mais en gardant la tête fièrement levée.
Elle monta lentement sur ses pointes de pied, Thomas et Baldred retinrent leur
respiration. Puis, sans prendre d’élan, comme si on avait libéré un ressort, elle se mit à
bondir de droite et de gauche, n'effleurant le sol que pour rebondir à une hauteur
surprenante. Son corps restait droit, et comme ces pantins qu’on éveille avec une
petite ficelle, ses jambes semblaient douées d’une vie propre et frénétique, ses pieds
frappant le sol comme on y plante un poignard, mais sans jamais s’arrêter. Elle
commença à tourner autour des épées, les deux mains levées en l’air. Son kilt
paraissait également vivant, les mouvements du tissu suivant avec un léger temps de
retard le rapide mouvement des cuisses, fouettant l’air, montant comme une vague, se
brisant comme elle pour se retourner dans un éclair d’écume, les plis dévoilant haut,
cachant aussitôt. Elle tourna, face aux épées, toujours rebondissant à l’instant même
où elle touchait le sol. A chaque tour, ses pieds se faisaient plus précis, elle dansait
maintenant au-dessus des épées, jouant avec les quartiers dessinés par les armes
croisées, se rapprochant toujours sans jamais les toucher sur un rythme de plus en
plus rapide. Elle bondissait bras et jambes écartées, chevauchait ensuite les épées
presque avec lourdeur, prenant la force de la terre pour mieux s’envoler l’instant
d’après par dessus la guerre et la mort. Son fier port de tête, ses bras levés en coupe
montrait assez qu’il s’agissait d’une danse de victoire, où les éléments se trouvaient un
à un évoqué, caressé, apprivoisé et capturé par les pieds de la danseuse puis conduits
par le mouvement complémentaire des jambes et du kilt à posséder le corps et l’âme
de la danseuse, et des spectateurs. Elle tourna ainsi six fois dans le sens inverse des
aiguilles d’une montre ; après un dernier envol, elle resta plantée là, palpitante devant
les bouches ouvertes de ses hôtes.
Les épées n’avaient pas bougé, le présage était bon, Thomas se leva pour
applaudir, soulagé de voir que quelque chose, enfin, ne sombrait pas immédiatement.
Les joues rouges, hors d’haleine, Betty les salua.
— J’avais répété avec Scott, c’est un excellent Bag-piper, mais il a filé en abandonnant
sa cornemuse. Tant pis, c’était bien, non ?
— Ce que j’ai vécu de plus émouvant depuis la danse de Zorba le grec, assura
Baldred, les larmes aux yeux, seuls les peuples qui savent danser ont réellement
quelque chose à dire, faut-il s’étonner qu’on ne les écoute pas ? Thomas, la danse des
épées est très populaire en Ecosse, c’est une danse d’homme, non ? Dans beaucoup de
fêtes vous verrez des fillettes bondir au dessus des lames, mais je ne l’ai jamais vue
interprétée avec une telle intensité.
— Merci Monsieur Baxter, et vous Sir Thomas, vous avez aimé ?
—Thomas, s’il vous plaît. Je suis comme Baldred, bouche bée, ces sauts sont
surprenants.
— Oh, le pas de basque. C'est très facile, je vous apprendrai. Mais maintenant j’ai
soif, nous buvons ?
La danse s’était déroulée dans une vaste pièce de réception aux grandes
fenêtres. Une table ronde les attendait dans un rectangle de soleil. Du champagne
était tenu au frais dans un seau à glace. Le couvert était dressé pour quatre personnes.
— Voulez-vous que j’ouvre la bouteille ? Proposa Thomas.
— Seulement si vous le préférez au whisky, répondit Betty en prenant une bouteille et
en la posant sur la table. L’idée générale était de vous de vous offrir un dîner de
Burns. La coutume le place plutôt fin janvier, mais, j’ai vérifié, on peut le faire quand
on veut, même à midi. Vous connaissiez ?
—Le dîner de beurnze ? Pas du tout.
— Robert Burns ? Le poète national écossais ? Vous n’enseignez pas la littérature ?
— Je crois, si c’est la coutume, que je prendrai un whisky. Quant à la matière que
j’enseigne, ça n’est pas la littérature, non. Ca devrait. En réalité, c’est bien autre
chose. Personne ne sait exactement. Et la France souffre d’une histoire littéraire si
touffue que la littérature des autres est une option très facultative. Pour être tout à fait
honnête, je ne connais Robert Burns que de nom.
— Ne vous excusez pas, dit Betty en leur tendant un verre de whisky, le premier
chapitre de Burns, se boit cul sec... Attendez ! Il faut d’abord la musique.
A l’aide d’une petite télécommande qu’elle pointa sur la chaîne Hi-fi, elle fit de
nouveau résonner la plainte de la cornemuse.
— Bien, il faut maintenant dire les grâces que Burns prononça lors d’un dîner chez le
Duc de Selkirk. En dialecte des Lowlands cela dit :
Some hae meat and canna eat,
And some wad eat that want it;
But we hae meat, and we can eat,
Sae let the Lord be thankit.
Monsieur Baxter, aidez-moi pour la traduction.
— C’est une sorte de parodie du bénédicité, non ?
Certains ont de la viande mais ne peuvent pas manger
Certains voudraient manger mais ne le peuvent pas
Mais nous avons de la viande et nous pouvons manger
Loué soit le Seigneur !
Miss Burke, ce repas est une excellente idée. Thomas, puisque vous prétendez
redevenir écossais, voici votre première épreuve : le haggis.
— Le quoi ?
— La panse de brebis farcie...

15 mars 2009
C'est moi qui .............. !!!
Pour une fois , je vous montre à quoi je passe mon temps quand je travaille :
je dessine des collections de vêtement pour enfants pour EUX
Et pour cet été ,voici quelques photos des gammes sur lesquelles j'ai travaillé ........


la prochaine fois , je vous montrerai les dessins .... !
LANDLORD # 62
Vite c'est l'heure de mon feuilleton !!
62.Mara Manor
Thomas eut le temps de voir le sourire mourir sur les lèvres tandis que les yeux,
noirs comme l’épouvante, se baissaient vers le bouquet de roses. Il venait de rater sa
deuxième rencontre avec Scott MacLeod.
Le marin reculait comme si le bouquet était une arme à feu pointée sur lui. Il
essaya d’articuler quelque chose, renonça, tourna les talons et s’enfuit presque en
courant vers une moto qu’ils n’avaient par remarquée. Lorsqu’il passa à fond à côté
d’eux, Thomas agita son bouquet en signe de paix, mais la moto fit aussitôt une
embardée qui manqua expédier monture et cavalier dans le lac. Il se rattrapa au
dernier moment, et, poussant au maximum les vitesses, s’éloigna rapidement.
— Il est allergique aux roses ? Il a cru que le bouquet était pour lui ? Vous croyez qu’il
a pu penser que je voulais... que j’étais... vous savez ?
— Il est plutôt beau garçon, non ?
— Baldred ! Je trouve juste navrant que la seule personne sur l’île avec laquelle je me
sente des affinités immédiates foute le camp immédiatement. Je n’ai même pas eu le
temps de dire une connerie.
—Comme elle est mignonne ! S’exclama une voix fraîche derrière eux. Se retournant,
ils découvrirent Betty Burke qui regardait leur véhicule en souriant.
— C’est une Messerschmitt Kabinenroller KR200, dit Baldred en bombant le torse,
le complément idéal de votre Mini, n’est-ce pas ?
—En effet, vous me la laisserez conduire ? Elle est trop chou. Puis se tournant vers
Thomas elle lui fit une demi-révérence de petite fille en fronçant un nez dont il faudra
reparler. Soulignant sa fine taille, elle portait un kilt aux carreaux jaunes et des
chaussettes de même motif qui lui montaient juste au-dessous du genou. Des
ballerines aux longs lacets entrecroisés montaient le long de son mollet. Pour
compléter sa tenue écossaise, elle était sanglée dans un gilet noir sans manche décoré
de boutons argentés sur une chemise blanche. Ses cheveux auburn coupés à la page,
qui s’échappaient d’un petit béret orné d’une plume de grouse lui balayaient les
épaules. Elle semblait pour Thomas l’incarnation d’une illustration depuis longtemps
oubliée d’ Un bon petit diable, de la comtesse de Ségur. Il ne se souvenait pas du tout de
l’image, mais le trouble qui lui était mystérieusement associé lui fit rougir les joues.
Avec un geste de robot de chaîne de montage de char d’assaut, Thomas tendit
son bouquet.
— C’est pour vous, crut-il nécessaire de préciser. Je crains d’avoir commis un impair
avec Monsieur MacLeod...
Betty Burke fit une petite moue qui laissa la bouche de Baldred entrouverte
pour un bon moment.
— Aïe ! Les fleurs, c’est ce qu’il redoute le plus, après les chiens. Offrir des fleurs
coupées à un marin évoque une couronne mortuaire et porte malheur quand on
prend la mer. Et Scott prétend souvent qu’une île, c’est un bateau qui a mal tourné. Il
est trrrrès superstitieux.
— Je suis navré, il faudra me dresser la liste des sujets à éviter, j’aimerai pouvoir un
jour discuter avec lui.
— Ce sera pour une autre fois, dit elle gaiement en haussant les épaules, tant pis.
Bienvenue à Mara Manor, Monsieur le Landlord de Glaymore, vous aussi Monsieur
Baxter. Ces roses ont un parfum extraordinaire !
— Ce sont des Badroubabalou, des Broudoudour, une espèce très rare.
—Allons leur chercher un vase, nous entrons ?
Ils se heurtèrent en la suivant et montèrent les escaliers derrière elle, balançant
la tête comme deux perruches fascinées par le mouvement de la queue du chat. Sur le
perron, elle lissa son kilt et se retourna pour sourire à Thomas. Ses yeux verts fendus
en amande avaient le pouvoir rafraîchissant d’une source de montagne. Elle avait les
yeux bridés et les hautes pommettes des enfants des tribus perdues qui donnent à
certaines filles du Nord cette beauté mi-samouraï mi-viking qu’on prête aux elfes.
— Depuis que votre ancêtre a tué le mien, personne de votre sang n’a franchi le seuil
de Mara Manor. J’espère que notre rencontre mettra fin à une trop longue querelle.
— Je formule sincèrement le même voeu, dit Thomas, songeant à Trévor, et que cette
journée apaise ceux qui doivent être apaisés.
— C’est très gentil ce que vous dites là, mais nous parlerons ossements plus tard. Je
vous ai fait préparer un déjeuner écossais dont je ne suis pas sûre que vous vous
relèverez. Nous allons ?
Thomas s’inclina, Baldred avait raison, aucune intonation québécoise dans le
français délicieusement accentué qu’elle parlait.
Le Hall aurait pu paraître guerrier, décoré qu’il était d’armes et de trophées de
chasse. Thomas s’arrêta devant une tête de tigre dont le naturaliste avait su rendre
toute la puissance sauvage. Avec le sens particulier de la décoration qu’il avait pu
admirer dans son propre bureau, Betty avait auréolé le fauve d’ankus à éléphant
ouvragés qui lui donnait l’air d’un martyr. Des panoplies de lances acérées aux
pétoires diverses, des dards d’acier des lames d’estoc aux tranchants sans morfil des
armes de taille, des mufles de gaur aux cornes d’impala : tout l’éventail de la guerre et
de la chasse était gaiement décoré de centaines de rubans de soie rose en forme de
papillons.
— Les hommes de ma famille ne restaient guère à Glaymore. L’ancienne malédiction
les exilait sur les nombreux rivages de l’empire britannique où ils s’enivraient sans
doute de poudre et de gin en songeant à leur île, ils y faisaient envoyer après leur mort
les traces clinquantes de leurs existences inutiles. Tant pis, C’est la vie ! Dit-elle
joyeusement, nous continuons ?
Thomas, mal à l’aise, comme s’il était responsable du malheur ancestral de la
famille de Betty fit une petite révérence aux animaux empaillés et la suivit en
franchissant une double porte. De l’autre côté, elle l’attendait, le regard étincelant, en
brandissant deux épées. Heurté par Baldred qui le suivait, il entra dans la pièce un
peu trop vite.
08 mars 2009
LANDLORD # 61

VITE ! C'EST L'HEURE DE MON FEUILLETON !!!!!!
61. Jaune, vert, rouge.
—J’avais dit discret, et vous nous sortez cet engin !
—Vous aviez dit sexy et original, c’est une Messerschmitt Kabinenroller KR200, une
authentique Karo, une pure merveille de 1955, dans sa couleur solaire d’origine. On a rien
fait de plus sexy depuis le jean de Marylin Monroe dans La rivière sans retour.
— Il n’était pas jaune pisseux son jean ! Putain, j’avais dit humble et vous me sortez la
voiture de Mickey ! Elle est pire que la Landlordomobile.
— Mickey ? Elle était rouge, non ? Et puis elle avait quatre roues. Montez, on ne fait
pas attendre les dames.
— Il faudrait d’abord qu’il y ait une portière. Qu’entendez-vous au juste par elle avait
quatre roues ?
— Ca se décapsule. Montez derrière, c’est comme un tandem, sauf que vous ne
pédalez pas.
— Enfin une bonne nouvelle... Ne coincez pas mon bouquet. Je voyais quelque chose
de plus...
— Rolls ? Betty Burke ? Faites vous davantage confiance, Thomas, et accrochez-vous,
Messerschmitt, à l’origine, faisait des avions de chasse.
— Baldred ! Je ne vais pas voir Betty dans une bagnole nazie ?!
La beauté du spectacle qu’il découvrait à travers le cockpit entièrement
transparent le ravit. L’île semblait voler au-dessus de la mer dans un air cristallin.
Après sa nuit de cauchemar, le vert des prés, les rubans des murets de pierre, la
douceur des courbes, tout était délicieusement reposant, à sa place depuis plusieurs
centaines d’années. Baldred rétrograda pour aborder un carrefour, sans doute le seul
de Glaymore. Ils tournèrent sur la gauche et, espérant reprendre souvent cette route,
il se fit très attentif. Son chauffeur fit un signe de la main, désignant quelque chose en
contrebas sur la droite. Dans le repli d’un vallon, adossée à la falaise et à demi-cachée
par de grands arbres bordant un petit lac, il vit une ravissante maison de pierre
blanche dont la façade regardait la mer. “ Mara Manor” cria Baldred pour couvrir le
bruit du moteur.
Il n’avait plus que quelques minutes pour se calmer. Il visualisa le ridicule
véhicule arriver dans la cour de gravier et freiner sur ses trois roues dans un léger
dérapage, il se voyait s’en extraire et avancer, le bouquet en avant, vers une ombre
avec des yeux. “Je...” Voilà, c’était tout ce qu’il pouvait imaginer, la suite était une
sorte de tunnel obscur ou presque rien ne bougeait. En caméra subjective comme en
champ-contrechamp, c’était le plus mauvais film d’amour de l’univers. Malgré son
âge, son embonpoint et sa calvitie, Baldred était bien plus séduisant que lui, même
muet.
Betty Burke...Tu parles d’une institutrice. Plus il approchait, plus la maison
devenait château, d’un autre modèle que l’immense Glaymore Hall, agrandi à chaque
époque des boursouflures architecturales à la gloire du Landlord. Mara Manor était
un petit bijou de château, épuré en masses essentielles et en lignes harmonieuses, un
château à taille humaine, un château féminin.
Tandis que la Karo suivait les lents méandres de la route, il lui fallait refaire le
plein de sens du mot institutrice. Le dégager des inflexions condescendantes que le mot
partage par exemple avec celui d’infirmière, deux métiers sales et utiles, réservés à des
individus méritants, parfois même héroïques, mais irrémédiablement subalternes.
Betty Burke s’occupait des enfants de l’île, elle avait réaménagé de manière très
personnelle le bureau musée du landlord, elle faisait partie des personnes subversives,
provoquait des crises d’angoisse chez le révérend Beestookhet et avait eu des relations
dont il préférait ne pas mesurer la profondeur avec Scott MacLeod. Elle était peut être
la descendante du fantôme qui hantait ses nuits et la propriétaire de la seule
partie de l’île qui ne se trouvait pas sous sa loi, elle avait aussi les yeux verts. Il avait du
mal à mettre tout cela dans le mot institutrice.
Il essayait de se remémorer la silhouette de Betty Burke, aperçue à sa descente
d’hélicoptère, trois jours seulement auparavant, mais le visage à peine évoqué se
fondait en deux émeraudes étoilées, de celles qu’on trouve dans les mines de
Somondoco et qu’on appelle trapiche.
Ils passèrent entre deux piliers de pierres usées surmontées de créatures
thérianthropes. La voiture fit une embardée.
— Un mot compliqué, non ? Pour désigner les créatures qui même l’homme et la
bête, celui-ci est un des pires, Nuckelavee. Les écossais en ont tout un zoo, mais le
nuckelavee, c’est le pire. Pas le genre qu’on trouve à l’entrée d’une maison honnête. Il
n’a qu’un seul oeil.
Ou encore la pulpe transparente de deux raisins verts, dorés par l’automne.
De place en place des bosquets dévoilaient et masquaient le perron du manoir,
tandis qu’ils longeaient le lac miroir rayé.
Ou encore des cenotes, ces puits d’eau émeraude des jungles du Mexique,
lorsque le soleil de midi les illumine.
Le chemin était bordé de buis autrefois taillés qui avaient repris leur liberté et
ne laissaient plus que très vaguement deviner les rêves du jardinier, les silhouettes
végétales étaient redevenues sauvages.
Ou encore ces rares agates vertes qu’on dit de Ceylan, qui font le regard des
statues toujours éveillées.
Avant d’arriver dans la cour d’honneur, ils longèrent une forêt aux sous-bois
moussus et ombragés parfois percés d’une colonne de lumière dorée.
Ou encore quand l’or de l’ambre devient glauque d’emprisonner tant d’anciens
secrets.
Tandis que Baldred venait garer le ridicule véhicule à côté de l’Austin mini
rouge de Betty Burke, Thomas se demanda si les étranges pensées qui le
submergeaient ne constituaient les premières attaques de la confusion mentale
promise par la notice aux consommateurs irraisonnés du Ri**tril. La Karo dérapa
légèrement, hoqueta une dernière fois et se tint coite. Baldred releva le cockpit et
l’aida à se lever. Thomas vit une ombre venir vers lui, il tendit son bouquet et
prononça les mots qu’il avait pris la peine de ne pas préparer :”Je...”
Atroce ! il va falloir attendre une semaine ...........








